Jean LE GUENNEC : Masochisme du petit pion

Publié le par FRANS

Boucoyran est le seul enfant noble du collège. Daniel n'a aucune sympathie pour lui : Daudet aime les déshérités. Mais au-delà de cette empathie, il y a chez lui un besoin d'humiliation manifeste. Ainsi s'explique qu'il noircisse le tableau de son séjour à Sarlande en insistant sur les misères que lui infligent les collégiens, et qu'il se laisse accuser sans protester à la place du maître d'armes. Ainsi s'explique également le ridicule de la deuxième partie, dans laquelle il se laisse mener par le bout du nez par une actrice de troisième zone. Même si - vraisemblablement - il y a là une part d'autobiographie, même s'il s'agit d'une transposition de ses amours avec Marie Rieu, Daudet insiste comme à plaisir sur ses propres ridicules, ses naivetés, ses velléités sans lendemain, avec une complaisance qui nous semble excessive. Dans ses relations réelles avec Marie, il n'a pas toujours -semble-t-il- eu le mauvais rôle: c'est lui qui cherche à rompre, à plusieurs reprises, lorsqu'il comprend quel est véritablement le passé de sa maîtresse, puis lorsqu'il cherche à se défaire d'une liaison qui devient trop encombrante pour sa réussite et pour son indépendance. C'est elle qui l'attend des heures sur le pas de sa porte, et qui le menace de faire du scandale. Daudet chercherait-il à l'oublier? Quand il relate les faiblesses de Daniel, ferait-il preuve de complaisance vis à vis d'Alphonse ? Ce n'est pas à exclure. Mais après l'épisode de Sarlande, on imaginerait mal un Petit Chose cynique et désabusé congédiant une Irma Borel désespérée.

S'il a bien retracé l'insistance possessive d'Irma Borel, il a quelque peu transformé le personnage de Daniel, en accentuant ses faiblesse. mais en gommant du même coup une dureté réelle que le véritable Alphonse se reprochera longtemps. Et qui réapparaîtra dans deux textes tardifs: Sapho et La Fédor. Dans ces deux romans, le héros se lie avec une femme de mœurs légères, et ne parvient plus à sortir de cee enfermement qu'au prix d'hésitations et d'atermoiements, sources de culpabilité. L'ambivalence, on le voit, n'est pas que dans la fiction.

Trois textes au moins, parmi les Lettres, sont révélateurs de ces relations sadomasoçhistes : la Diligence de Beaucaire, les Deux Auberges et L'Arlésienne.

 

Dans le premier, on assiste à une resexualisation inattendue qui apparaît d'entrée de jeu d'une façon que l'on pourrait à première vue tenir pour gratuite: les passagers de la diligence se disputent à propos de religion - sujet sublime s'il en est - et l'échange se termine par des propos de mauvais goût sur la conduite de la Vierge Marie en Palestine. C'est sur ce fond que se déploient le masochisme évident du rémouleur et le sadisme du boulanger. Le premier apparaît particuliè­rement significatif dans la mesure où son masochisme se laisse voir à deux niveaux: dans le récit de Daudet d'une part, dans celui du boulanger d'autre part. Du reste cette lettre n'a guère d'autre but que de faire partager au lecteur un peu de la souffrance du malheureux.

Jean LE GUENNEC: La grande affaire du petit chose, L'Harmattan (L'Oeuvre et la psyché) 2006.

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Publié dans Etudes

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