Jeudi 19 juin 2008

'Musée' est extrait du livre de François LE GUENNEC : L'Oeuf sur le jet d'eau, qui vient de paraître aux éditions du Paradis.

Je les ai pourtant fréquentées beaucoup, et d’assez près. Je ne me souvenais pas qu’elles ressemblaient à ça. Les gamines.

Dans le groupe que Marie Alchémille a réuni pour leur expliquer le Musée, et dont la moyenne d’âge est relati­vement élevée, il y en a deux qui percent. L’une a l’air revêche et buté propre aux ados pas compris pas décidés à comprendre. L’autre semble tout juste sortie de l’œuf – ça vient bien dans un œuf, les filles ? un œuf de cigogne ? les garçons, c’est dans les choux. Ça se voit à son teint blanc, un peu malade, blanc d’œuf. A ses fossettes. A son regard encore rempli de rien. Ce qui lui donne cette tranquillité, cette placidité. Elle ne semble ni heureuse d’être là ni contrariée ni désireuse d’autre chose, c’est étonnant. Qui a bien pu la convaincre de participer à cette sortie ?

Je déjeune avec deux retraitées, rencontre d’infortune, dans un bistrot portugais de l’avenue de Lonchamp: biftec couleur locale et pâtisserie à la cannelle. L’énergie et l’accent de la serveuse me paient de l’insipide conversation de mes commensales. Pendant qu’elles se rappellent la petite chienne (ou est-ce une chatte ?) que la fille de l’une (ou est-ce de l’autre ?) doit faire «opérer» –doux euphémisme pour dire que l’on conservera l’animal, mais stérilisé, comme les fruits dans un bocal – je refais dans ma tête le parcours du matin, entre le musée et la Seine.

Le musée fut édifié, après maints rebondissements, à temps pour l’exposition universelle de 1937, la dernière du genre. Sur cette façade sobre, autour d’un péristyle austère, l’on donna carte blanche à un certain Alfred, qui évoqua, à droite le triomphe de la Mer, à gauche, l’apothéose de la Terre. Les nymphes s’y déploient nues ou presque, les muses, vêtues –et leur nom est en grosses lettres bâton comme dans les illustrés d’antan. Les tuteurs, Apollon, Triton, sont seuls; les femmes par triades, trois grâces, neuf muses. Il y a même, tout là-haut, allez savoir pourquoi, trois saisons !

Mais le processus de figuration, de création du musée n’est jamais achevé: deux jeunes filles sont à l’œuvre devant le bord occidental de l’édifice. En main les bombes de couleurs, elles achèvent, léchant les contours, se reculant parfois en clignant des yeux pour juger de l’effet, un graphe éclatant de deux mètres par quatre, chacune le sien. Avec tout à la fois leurs longs cheveux, leur poitrine étroite et leurs grosses fesses, on comprend –mais pas instantanément, il nous faut nous aussi prendre du recul– qu’elles viennent d'émerger du bas-relief. Simplement, ces nymphes sont en sweater noir et non en stuc gris.

Elles peaufinent, sans souci du temps, l’œuvre que leur créa­teur leur a enjoint de créer. Et dans une heure, deux autres sans remords effaceront ces œuvres sous de nouvelles couleurs. Le cycle ne s’arrête même pas la nuit…

Dans une salle perdue des sous-sols, une fille rose est allongée sur le ventre, d’environ trois mètres de long. Elle ne porte rien d’autre qu’un collant Rosy, «le seul absolument sans couture». Et en effet, la fille semble du même rose ou à peu près depuis la nuque jusqu’aux talons; une mince ligne noire indique seule­ment, à la taille, la lisière du fameux collant. D’où le titre que le peintre a donné à son image1: La France coupée en deux.

1 Gérard Fromanger, 1974

par FRANS
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