Michel DARCHE a obtenu le prix de la Lucarne avec cette nouvelle, prix dont Evelyne FERNANDEZ est également titulaire.
Les ponts rapprochent ceux et celles que les cours d'eau séparent. Là où le Serein, rivière bucolique aux ondes sombres, fait limite entre l'Yonne et la Côte d'Or,
le petit pont de Vieux-Château permettait jadis à ceux de chez moi, du hameau de Toucheboeuf, d'aller jusqu'à Epoisses; là se tenaient les marchés, là habitaient le «docteur», le notaire, le
vétérinaire. Il s'y tenait aussi de gentil bals, une fois la belle SaIson venue...
C'est un pont peu fier, gaillard quand-même, fait de la dure pierre d'ici, juste de la largeur d'un véhicule. Sur les gravelles de granit, je crois entendre encore, lourd ou léger mais toujours
lent, le crissement des jantes en fer des roues des charrettes, des chariots, des tombereaux d'alors. C'est goudronné maintenant, c'est plus pareil, et il y a belle lurette que les chevaux ont
disparu...
En ce temps, on m'envoyait passer les vacances d'été à Toucheboeuf, chez mes grands-parents, deux paysans sans âge, recrus de fatigue: un âne gris et poussiéreux, deux vaches, une truie, des
poules et quelques lapins aux yeux roses les faisaient vivre. Mémère avait moins de moustache que Pépère, mais elle piquait plus. On venait d'au-delà du pont lui acheter ses fromages, même
d'Epoisses, le croiriez-vous? Le matin, je bricolais avec l'un ou l'autre à la ferme; l'après-midi, on laissait passer les chaleurs. Moi je me mettais au haut de l'escalier de pierre, à l'ombre
de l'avant-toit du grenier, et je lisais. De là, le regard portait loin jusqu'aux premières maisons du village de Vieux-Château.
Quand j'eus enfin une bicyclette, - une vieille de femme, rafistolée -,j'eus le droit d'aller lire à la fraîcheur du pont, mais pas plus loin. Enfant obéissant, je n'allais pas plus loin.
Jusqu'au jour...
Cette année là, j'avais eu l'Examen et le Concours ! Aux yeux des miens, assuré qu'il était mon avenir. Récompense: le droit d'aller au bal à la fête de Vieux-Château. Notre première rencontre
dans cette baraque de bal forain au parquet ciré date maintenant de plus de cinquante ans; mais je retrouve tout: ce fut comme une apparition, elle portait une robe lilas, très serrée à la
taille, qui découvrait les genoux, poitrine haute, les cheveux longs châtain très clair presque blond, retenus par une petite ficelle. Sans réfléchir, sans mot dire, mû d'une silencieuse
attirance, je l'ai emmenée sur la piste. Nous avons faits ainsi plusieurs tangos: je sentais son corps ferme contre le mien, et son souffle à mon oreille. Puis nous avons bu un Orangina: elle me
connaissait, savait mon nom, mes habitudes, mes lieux de lecture. Depuis l'escalier de sa maison, elle pouvait me voir sur le mien... Je l'écoutais, j'aurais voulu la regarder dans les yeux, mais
ses lèvres surtout attiraient mon regard. Nous avions le même âge: dix-huit ans.
Elle aussi avait eu son examen, mais son père l'obligeait à des études courtes. TI avait assez payé comme ça. Elle s'appelait Louisette, Louisette Gardeblé. Elle passerait son été à aider:
moisson, jardin, traite... J'émis l'idée de la revoir: en manière de réponse, elle eut un léger haussement d'épaule, une curieuse moue, mais aussi une brillance dans les yeux... L'été passait.
Après le 15 août, il se fit un bruyant orage; au pont les eaux s'enflèrent. Le grand-père mit ses tonneaux à abreuver aux bouches des gouttières débordantes: il fallait bien songer aux vendanges
proches. Puis les journées redevinrent belles, déjà les colchiques coloraient le vert des prés.
Un après- midi, je lisais, assis près du pont. Dans mon dos, je sentis la caresse d'un regard. Je me retournai: elle se tenait là, souriante, sûre d'elle. Je reçus comme un choc au creux de
l'estomac: un short rouge et un corsage blanc immaculé laissaient jambes et bras nus. Une serviette de bain, nouée sur la tête, façon turban la faisait sultane. «Viens Michel, je vais te montrer
ce que je n'ai encore montré à personne. » Tout l'après-midi, ses parents seraient à Epoisses, elle était sensée garder la ferme. Je la suis, ses jambes lisses vont bon train. D'abords nous
remontons la rivière sur une centaine de pas, puis quittons la rive, ensuite elle se faufile au travers d'une bouchure qui se referme derrière nous, grimpons enfin une sente bien raide à peine
tracée, et brusquement je me retrouve sur une manière de terrasse creuse, moussue, ombragée de grandes fougères à demi sèches qui dominaient un gourd de la rivière inconnu de moi.
Elle dénoue sa serviette:
« Je vais me baigner, attends-moi là ! »
Elle laisse choir short et corsage: ses sous-vêtements étaient roses. Elle disparut par le sentier, réapparut plus bas dans le gourd, s'y baigna comme seule au monde. Je la regardais cependant.
Elle sortit de l'eau, je l'entendis revenir près de moi; elle se saisit de la serviette, s'essuya à peine puis:
«Retournetoi...regarde maintenant. »
Elle était toute nue. Au début des années 60, par nos contrées, le corps féminin était toujours un mystère: quelques photos, et encore. Le visage sérieux et d'une voix calme: «C'est ici mon coin,
ma niche, ma thébaïde. J'y ai beaucoup rêvé, lu et prié aussi. Depuis toute petite, j'y suis venue souvent. Tu ne me toucheras pas, tu ne m'embrasseras pas, rien d'autre; tu resteras habillé
comme tu es. Aucun garçon, aucun homme ne m'avait encore vue nue. C'est mon cadeau. »
Vous ne me croirez pas, mais je n'ai pas touché au cadeau. L'homme mûr que je suis devenu aujourd'hui, cinquante années plus tard, se rappelle, le coeur battant, les chers détails d'une anatomie
féminine connue alors de moi par l'observation des peintures du Petit Larousse, innocent véhicule de pensées qui l'étaient moins. Alors que je me penchais, l'air de rien comme pour mieux voir, je
crus, l'espace d'un instant que la chaste baigneuse fléchirait dans ses strictes résolutions. Elle se penche aussi, la cruelle naïade, nos peaux s'eftleurent, mais l'inclinaison reste sans suite,
et mes espoirs sans objets. Le rose des seins me fait voir rouge.
Le soleil déclinait. Elle se releva sans fausse pudeur, s'habilla prestement. Je n'ignorais plus rien de sa personne. Sur le chemin du retour, je ne savais que dire. Au pont, au moment de se
quitter:
«Ecoute Michel, je te donne rendez-vous, ici-même, dans dix ans, jour pour jour, et là je t'appartiendrai tout l'après-midi. Surtout, ne tente pas d'avoir des nouvelles de moi auprès de quiconque
au village. »
Je promis. Et elle me laissa planté là. D'ailleurs, je dus rentrer à pied, poussant ma bécane: mon boyau était dégonflé. Le temps coula. Me~.:études finies, j'occupai divers postes à l'étranger
lointain. C'est au Cambodge que me parvint la nouvelle de la mort de la grand-mère, puis du grand-père peu après. II avait exigé que l'âne ne soit pas vendu et qu'il vécût dans une ferme voisine
le reste de son âge: ce qui fut fait. Le silence devait s'être emparé de la vieille demeure, et les herbes et les mousses. Moi je menais la vie d'un expatrié sans besoins, sérieux dans son
travail, désinvolte dans ses plaisirs.
Oui, il y eut bien des aventures, colorées, très colorées. Je ne revins en France qu'à l'été 72. Dix années s'étaient écoulées. Au jour dit, j'allais à Toucheboeuf, au cimetière puis à la maison.
Rien n'avait changé, un peu vide seulement: plus d'âne, plus de lapins. Je filai au pont. L'endroit était désert. Dans mon costume blanc très chic, près de ma voiture trop voyante, je me sentais
déplacé. L'envie me prit d'aller à la thébaïde. Une 2 CV était garée en chemin.
Tout essoufflé, j'arrivai à la niche. Elle était là, était là, elle m'attendait, souriante: elle portait une tenue bleue de religieuse!
"Eh oui, Soeur Louisette, ça t'étonne hein ?"
Etonné, ça je l'étais.
"Embrasse-moi quand même, je suis pas le Diable".
J'émis l'idée qu'elle retirât son voile.
"Je peux, je n'ai pas fait de voeux définitifs. Et ici, personne ne peut nous voir.
- Dieu, peut-être?
- Il n'est pas jaloux!
Moi, si. C'était une femme maintenant. Son satané habit ne laissait voir que le visage et les mains. Mais, Dieu oui, c'était une femme. Le croirez-vous, nous avons passé l'après-midi à deviser,
avec légèreté, comme deux vieux camarades. Je lui parlai de mon métier et de mes...polissonneries: elle en parut amusée. En Aftique, elle s'occupait d'une léproserie. Je l'écoutais sans
l'entendre. De son visage, je retrouvais tout. J'eus un geste improbable vers elle, elle me repoussa doucement.
"Je vais partir, ne me suis pas. Je voulais te dire: malgré les apparences, je n'ai pas changé, aucun homme, tu me comprends ? aucun homme. Je ne prononcerai pas mes voeux. Retrouvons-nous au
pont dans dix ans. »
J'ai dû opiner de la tête. Un petit signe de main, et elle est repartie à sa dedeuche.
L'envié poste de Florence je l'obtins, me mariai, divorçai, eut un accident, passai ma convalescence à écrire un livre qui connut un certain succès. J'allais vers la quarantaine. Je vivais une
vie égoïste. A dire le vrai, j'avais un peu oublié Louisette. Son souvenir s'estompait. En 82, j'allai cependant à notre rendez-vous. La maison avait été vendue à des vacanciers: la bâtisse
reprenait vie.
L'envie me prit d'aller au pont à pied par le sentier ancien. Près de l'eau on avait fauché les fougères. Je l'aperçus, assise sur un pliant, à l'ombre d'un peuplier, le regard perdu dans le
courant. Elle releva la tête, m'aperçut à son tour, se leva très lentement: elle était enceinte, et jusqu'aux yeux. Nous nous sommes regardés un long moment, silencieux. Je me croyais dans un
film. Elle dit:
«Donne-moi le bras, nous allons faire quelques pas. Je vais te raconter. »
Elle raconta: un mari plus âgé, une grande maison dans Paris, un mariage sans histoire en somme.
« Et toi, raconte! »
Je racontai un peu de ma vie, l'écume des choses. Elle reprit:
« Tu sais, je vais remonter, je suis un peu fatiguée. Je passe quelques jours dans l'ancienne ferme de mes parents. Sais-tu qu'ils sont morts ? Je n'y ai rien changé. Les licols pendent encore à
l'écurie, les faisselles moisissent dans le sellier. La maison se ride un peu". J'hasardai un:
« Mais, pas toi! »
Ses yeux noisette sourirent. Elle plia son pliant:
« Au revoir, Michel, dans dix ans ?»
Puis elle grimpa la côte. De dos, elle était toujours la même...De l'eau de la rivière, je sortis quelques traîne-bûche, ce petit ver aubaine des pêcheurs, et les écrasai, sur les rochers, au
soleil. Le pont était témoin: les ponts ne parlent pas.
On me nomma au ministère. A Paris, je n'avais jamais vécu. Beaucoup de travail, de temps perdu, et quelques roboratives liaisons avec des épouses de mon âge, actives, pressées. Une belle
carrière, quoi. Le temps passe vite à Paris. En 92, j'avais presque cinquante ans. Je me rendis à notre rendez-vous avec des sentiments mêlés.
Nous sommes arrivés au pont en même temps, chacun par sa rive. Nous nous ressemblions un peu, tous deux en short et Tshirt, une manière de couple.
«Si nous allions à ma thébaïde d'autrefois? Voilà un sécateur pour les ronces. Tu vas retrouver? Fais attention aux vipères!»
J'ai retrouvé sans peine. La niche s'était prise de fougères comme autrefois nous nous sommes assis. Le Serein se reflétait en dessous. On devinait des gardons, des truites. On a beaucoup parlé
de notre vie. Elle était veuve désormais. Sa petite fille avait dix ans. Elle l'avait prénommée Sereine. Vers le soir, nous discutions toujours. Soudain, elle passe son bras par dessus mon
épaule:
« Tu sais, cet après-midi que nous avons passé ici, il y a trente ans, c'est encore ce que nous avons eu de meilleur. »
Elle avait raison: c'était bien ce que nous avions eu de meilleur. Nous nous sommes quittés pleins d'espoir; sur l'autoroute qui me ramenait à Paris, je me sentais étrangement serein..
En cette année 2002, j'achève ma carrière de haut-fonctionnaire, cadre A+ hors classe. Mon nom est connu des milieux culturels parisiens. Quelques ministres me tutoient, des ex-ministres
désormais. Dans deux ans, j'en aurai soixante, comme Louisette Gardeblé dont je n'ai jamais cherché à connaître le nom d'épouse. Ce 25 août, au pont de Vieux-Château, je vais lui demander de
vivre ensemble notre nouvelle et ultime tranche de vie.
Me voilà arrivé, j'attends. Je me suis mouillé le visage dans l'eau. Les yeux fermés, le soleil me sèche la peau, je sens sa chaleur et sa lumière sur mes paupières closes. J'attends. J'entends
un pas léger. Une voix inconnue me dit bonjour. Mes yeux s'ouvrent. C'est Louisette, mais pas la Louisette de mon âge, c'est la Louisette de la toute première fois, celle de quand j'avais
dix-huit ans.
«Vous êtes Michel Bureau ? Maman m'a parlé de vous, avant de mourir. Elle avait le coeur fatigué. Vous savez, j'ai commencé à retaper la ferme de famille. Je m'y installe: il y a de belles veines
d'argile dans le coin. Sereine Gardeblé, un joli nom pour une potière ! On m'a donné un âne. Vous, je vous garde. »
D'autorité, elle m'installe à l'arrière de son scooter. Bien forcé, je l'enlace, ses longs cheveux embaument la fougère sèche. Elle me dit:
«Vous savez, je vais vous montrer quelque chose que je n'ai encore jamais montré à personne. »
Je ne moufte pas.