Lundi 21 avril 2008
Note de l'auteure :
Qui es-tu Bob" pourquoi ce titre, pourquoi cette nouvelle ? L'écriture est souvent le résultat de quelque chose que l'on porte en soi, ici, il s'agit d'une question. Membre d'une association engagée dans la lutte pour les droits de l'homme, j'ai eu entre les mains des extraits du journal d'un militant républicain Nord-Irlandais, Bobby Sands, mort après une grève de la faim. Il se battait pour une cause : la liberté de l'Irlande du Nord. Mais il faisait partie de l'I.R.A., parti nationaliste qui lutta longtemps par les armes et les attentats. Devant quelques unes de ses méditations pleines de sensibilité une question m'a interpellée : Comment conjuguer sensibilité et terrorisme ?"
 

 

Qui est-tu Bob ?

 

L’été indien s’en était allé… La mer du Nord avait remis son masque d’étain d’où s’échappait un rictus menaçant les soirs de tempête, la petite ville de CLAY s’était de nouveau enveloppée dans son voile de brume et les marins s’engouffraient à la tombée du jour dans les pubs enfumés.

 C’était l’avant-dernier jour d’octobre, Bobby allait, comme chaque jour après les cours,  rejoindre son père à la prison.  Il ressentait chaque fois quelque fierté au moment de franchir la lourde porte, comme un privilège sur ses camarades.

Mais aujourd'hui le grand Fred l'avait questionné, non pas sur son père dont il parlait parfois comme le gardien chef, mais sur la vie qu’on y menait là-bas. A cela il n'avait su que répondre. Le travail du père, on n’en parlait jamais à la maison et son entrée quotidienne dans la haute enceinte grise, à la fin du jour, était comme une parenthèse dans sa vie.

 Ce soir-là il pénétra dans la cour intérieure, regardant les façades uniformément grises ;  les fenêtres étaient petites, carrées, serrées les unes contre les autres, barrées de trois épaisses barres de fer.  Il commença à les compter mais s’arrêta très vite car l'une d'elles venait de s'éclairer. Il  fixa son regard sur ce carré lumineux, mais n'aperçut pas la vie. La lumière était blanche,  froide, coupée par trois fois. Autour de lui,  la cour devenait sombre, humide. Maintenant les carrés de lumière s'ajoutaient les uns après les autres.  Les pavés du sol suintaient un reflet pâle.

 Le soir,  le nez dans son assiette, Bobby demanda au père :

-          Eh Pa !  dans la prison,  la vie c’est comment ?

-          La vie !  une chienne de vie,  fiston ! la guerre.

Le père avait laissé échapper ces quelques mots, puis s'était tu. La cuillère avait repris son rythme régulier. Les autres soirs,  il s'amusait à regarder s'élever vers le plafond les volutes de vapeur ; il agitait sa cuillère pour dessiner des arabesques éphémères sans cesse renouvelées. Mais ce soir-là il n'avait pas 1 'insouciance à s’émerveiller devant l'invisible. Son imagination était toute cristallisée sur ces carrés bien alignés et mesquins derrière lesquels on ne sentait pas la vie. Pourtant, la vie devait être partout, ses yeux étaient gavés de couleurs, ses oreilles étaient remplies de rythmes et de musiques. Il se mit à enlever  le couvert avec une hâte particulière. Il regardait les aiguilles de la pendule qui n’en finissaient pas de faire leur ronde.  Il aurait voulu être à demain …

 October, 31st 1980,  Bobby avait le regard suspendu à ces quelques lettres écrites à la craie blanche, …il attendait. La sonnerie retentit. Il se précipita vers la sortie. Le mur de l’enceinte était là, imposant. Il lui parut plus haut qu’à l’habitude. Le gardien entrouvrit la porte. Bobby fit semblant de se diriger vers le bureau du père mais il bifurqua et pénétra dans un grand couloir, étroit, interminable ; c'était un alignement de portes grises toutes semblables, toutes fermées. Et le silence.  Et s’il rencontrait quelqu’un ? Il revint sur ses pas.  Il avait l'impression de porter tout le poids de ces murs sur les épaules.  Il entendit le claquement d'une porte,  le son métallique et froid d'une serrure. Mais ce n'était pas cela qu'il cherchait. Le savait-il d'ailleurs ? Il sentait tout cela confusément. Il reviendrait.

Le jour mélancolique des Morts était passé. Bien décidé cette fois-ci à en savoir plus Bobby se dirigea vers la cour attenant au pignon de la prison.  Il pressa le pas car il  avait aperçu  un groupe d'hommes qui couraient en rond.  Il vit que ces hommes avaient le teint gris, des yeux sans couleur et qui ne regardaient rien. Il eut peur et recula.  Il hésitait,  allait-il partir,  renoncer ?  Il entendait  le pas régulier, monotone des hommes qui couraient.  Il contourna le mur puis arriva de l’autre côté de la prison.

Là les ouvertures barrées descendaient presque à niveau du sol.  Il n'osait pas regarder à l'intérieur de peur de rencontrer un de ces visages sans vie.

-          Hé !  Petit, que fais-tu là ?

L’enfant sursauta, fit volte face. Un homme,  les mains agrippées aux barreaux, le regardait. Et voilà que tous les deux se trouvaient là, émus.  Tous les deux avaient cherché désespérément un signe de vie. Et aujourd'hui chacun le trouvait dans l'autre.  Ils se regardaient sans oser interrompre cet instant privilégié. L’enfant avait fini par dire :

«  Je… je m’appelle Bobby, mon père est gardien et je voulais savoir... » L'homme  avait quelque peu tressailli quand Bobby avait dit son nom.  Il regardait ce petit homme un peu saoulé par cette bouffée d'air qu'il recevait en plein visage après tant de mois.

       - Que veux-tu  savoir Bobby ?

       - Oh, maintenant,  je sais !

       - Et que sais-tu maintenant ?

       - Je voulais savoir si la vie en prison était comme au dehors. C'est très curieux,  je croyais …

       - La vie, vois-tu Bobby, elle est en nous, elle est partout. Mais beaucoup ne la voient pas. Ils passent à côté d’elle sans s’en rendre compte. C’est terrible.  Ils se croient libres, vivants mais ils ne voient pas les barreaux qui les entourent.  La vie elle se mérite,  il faut y être attentif.

- Mais ici, que peut-on trouver ? Il n'y a rien.

- Détrompe toi Bobby !

- Que veux-tu dire ?

       - Tu vois,  chaque matin quand je me réveille, je viens à la fenêtre regarder la lumière du jour, la couleur du ciel, il passe par toutes les gammes de bleu, de gris, je regarde les nuages qui passent et ils me disent le sens du vent, je respire l’air et j’apprends si l’océan ce jour là est chargé d’embruns. Mais ce sont les oiseaux qui me disent le plus de choses : ils piaillent, ils virevoltent, ils se disputent et ne savent pas vivre en paix. Ils me rappellent les hommes toujours prêts à s’affronter. Ces oiseaux ont tout l’espace et pourtant ils se chamaillent  cette cour de prison. Mon champ de vision est limité mais je demeure en éveil et c’est cela qui compte,   beaucoup n’attendent plus rien …

 Bobby écoutait avide, c’était bon d’entendre tous ces mots.

- Je pourrais revenir te voir, dis ?

- C'est toi qui me demandes cela ? Tu sais, cela fait des mois que je n'ai personne à qui parler,  des mois que quelqu'un ne m'avait écouté...


Bobby était parti en courant. Il aurait eu envie de sortir de la prison, d'aller jusqu'au bout de la petite ville de CLAY, de laisser les usines et les maisons de brique pour prendre le chemin de traverse qui mène à la lande et se perd dans les bruyères. Mais le père devait déjà l'attendre et il ne fallait pas ... non il ne fallait surtout pas !

 Journées grises de novembre. Un crachin tenace enveloppait les gens, les maisons et tout le littoral. Mais pour Bobby, les quelques minutes passées à la prison étaient comme une éclaircie à la fin du jour. Désormais le soir, pendant le souper,  il jetait furtivement un regard vers le père.  Il ressemblait  à un de ces visages fermés qu’il avait aperçus dans la prison. Sa pensée allait alors à ce jeune prisonnier. Parfois il osait poser des questions sur le pourquoi de l’emprisonnement, le père lançait alors des mots chargés de fureur, il parlait de groupes terroristes, de victimes innocentes blessées dans la rue, de cette violence aveugle. Bobby avait du mal à comprendre. Son ami ne pouvait pas être capable de tout cela.

 Le lendemain, Bobby se dirigea de l’autre côté de la façade comme à l’accoutumée.

- Hello, petit Bobby, je t'attendais...

- Que font-ils ? Je ne comprends pas, on dirait qu'ils ferment !

- Oui, Bobby, j’ai appris qu'ils commencent à murer toutes les fenêtres avec des plaques de tôle.

- Mais pourquoi ?

- Ils ne veulent même pas nous laisser rêver.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Tu vois, l’homme peut endurer beaucoup de privations mais il y a une chose dont il a besoin pour vivre c’est la pensée, le rêve. Le soir quand je regarde  le ciel étoilé mon esprit est capable de me transporter au delà des barreaux et  cela ils ne le veulent pas.

Le jeune prisonnier s'était tu. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de Bobby.

- Laisses-moi un papier et un crayon et reviens demain...  je crois qu'après nous ne pourrons plus nous revoir.

 Le lendemain Bobby prit le chemin de la lande.  Il fallait que ses yeux se nourrissent de cette terre aux couleurs violettes,  il fallait qu'il se rappelle cette tache jaune d'un buisson d'ajoncs, et le petit cottage aux murs lisses, si blancs, sous le toit d'osier gris.  Il faudrait pouvoir lui dire l'essor des corneilles au ras des haies touffues, demain, il faudrait lui remplir sa  mémoire,  c'était  une  question  de vie  et cela   Bobby l'avait compris.

 Cet fin d'après-midi là, la gibecière sur le dos,  il pénétra dans la cour de la prison, esquissa un salut rapide auprès du gardien d’entrée. Le pas fébrile, il marcha vers son ami. Il était là, il semblait regarder au loin l'enchevêtrement des barbelés.  Bobby lui tendit avec précaution le brin de bruyère arraché à la tourbière et les deux voix se mêlèrent dans un murmure. Les minutes s'écoulèrent avec un goût d'éternité.

Il avait dû attendre le Dimanche pour s'éloigner de CLAYTOWN et aller où le ciel semble

plus vaste qu'ailleurs.  Il était parvenu au bout du promontoire,  jusqu’à son dernier escarpement, là où le gris acier de l'eau se confond avec celui du ciel et donne une impression d'infini. Le regard arrêté par quelques mèches d'écume,  il respirait l'air qui sentait le varech.

Enfin, il déplia la feuille de papier griffonnée  «  Je penserai à toi Bobby,  je te verrai courir dans la tourbe et la bruyère, reprendre ton souffle, le regard tendu vers le rivage empli de battements d'ailes et d'appels, tu seras ma fenêtre, et peut-être un peu mon esprit. J'ai oublié de te dire,  je m’appelle Bob, et mes copains m’appelaient Bobby. »

 Le front posé à même l'herbe rase, le jeune adolescent sentait peser sur lui tout le poids de questions inconnues jusqu'alors : Il avait cru que les choses de la vie étaient simples,  qu’il y avait les bons et les méchants.  Il pressentait  le mystère des personnes. La frontière entre le bien et le mal lui paraissait aujourd’hui aussi floue que le tracé imprécis de l’horizon noyé dans la brume. « qui es-tu Bob ? Je n'ai pas compris !  »  Un énorme sanglot secoua le corps recroquevillé sur lui-même.  Plus bas, le battant des vagues cognait contre la falaise.

 Les éclats de bombe,  les attroupements dans les rues,  il ne les avait pas oubliés.  Il se souvenait aussi des mots si souvent crachés par le père : attentat, terrorisme.

Longtemps, Bobby resta désemparé  ...

 Puis, peu a peu,  le vent s'était calmé, une légère brise venait tout droit de la mer. Le visage du prisonnier se mêla  à un vol de mouettes  . . . L'adolescent sentit tout son être se tendre, métamorphose  douloureuse que  l'être  de boue  vers  l'oiseau du ciel.

 Les images défilaient sur le petit écran.  Attentif, Bobby découvrait les combats de rue qui se répétaient depuis des années, il voulait comprendre le pourquoi de tout cela. Le journaliste, ce soir-là, parla d’une grève de la faim entamée par un prisonnier de la prison de CLAYTOWN.

Bobby tressaillit. Quelques billes de verre terni s’échappèrent de sa main pour rouler sur le sol… tandis que de sa cellule Bob percevait un son de cornemuse dont les notes aiguës déchiraient le pan de brume.


Le rendez-vous

 

D’un geste sec,  précis, Milène appuya sur les clapets de la valise.   Des airs de Strauss, écoutés le jour de l’an, lors du concert en eurovision, accompagnaient  ses ultimes préparatifs. Ce concert, elle y était fidèle chaque année. C’était le signe tangible du passage, le maillon qui reliait les années entre elles, la racine et le bourgeon. Par chance elle était tombée sur sa  rediffusion à la radio ce jour là et s’était empressée de monter le son ; la musique ample et généreuse s’était engouffrée dans la cage de l’escalier et l’avait rejointe jusqu’aux combles.

 Mais aujourd’hui une attente particulière l’habitait. Elle avait la perspective d’aller passer l’épiphanie de l’autre côté des Pyrénées.  Elle rassembla  ses bagages devant l’entrée.

Il l’attendait,  déjà assis dans la voiture. Elle s’y engouffra. Enfin,  ils étaient partis ! L’essuie-glace balayait au rythme du métronome  le pare-brise sans cesse éclaboussé par une pluie fine, soutenue. Milène ferma les paupières. Elle écoutait la pluie cogner contre la vitre. Elle se mit à essayer de trouver l’expression juste pour définir ce qu’elle entendait. Cette musique unique, propre à ces multiples gouttelettes d’eau s’égrainant sur le carreau, lui jetait un défi.  Elle songea au « petit gravier » de la pluie, au « crépitement » et puis sa pensée partit dans un autre vagabondage.

 Elle attendait beaucoup de ce voyage. L’automne avait été très pénible,  des convocations, et puis des attentes et puis des espoirs déçus. Elle avait frappé à beaucoup de portes et chaque fois elle avait reçu la même réponse affirmative : « nous ne pouvons rien pour vous ». Mais elle refusait ce credo. A vingt huit ans elle croyait en la vie et exigeait sa place au soleil. Ce voyage allait être une accalmie,  peut-être le bout du tunnel. Au départ elle pensait y aller seule, mais il avait fini par la convaincre, il l’accompagnerait.

 Les kilomètres défilaient sous la grisaille maintenant généralisée. Elle proposa de mettre un CD pour mettre de la couleur à ces heures grises. Il aimait Brel par dessus tout. Il y retrouvait ses propres interrogations, mais surtout il y puisait une énergie de vie. Quant à elle, l’univers de Brel avait le voile de la mélancolie et aujourd’hui elle avait besoin de légèreté. Elle effeuilla quelques albums … Aux   premières notes elle sourit, « le baiser »  de Souchon épousait son humeur qui se voulait insouciante.

 A ces yeux certaines chansons tenaient du petit miracle, une  alchimie mystérieuse de mots, de notes. Les minutes s’écoulaient, tantôt l’un, tantôt l’autre avançait une idée, ils s’arrêtaient dessus puis rebondissaient sur une autre.

Les paysages s’effaçaient les uns derrière les autres et laissaient  les scènes du quotidien  s’estomper peu à peu.  Déjà il y avait entre eux deux comme un parfum qui aurait pu s’appeler « Ailleurs ».  Elle aimait ce  no man’s land  où il est aisé de dépasser la logique des jours, de transcender le présent.

 Noël était derrière eux. Son ami n’avait pas oublié d’emporter le ballotin de chocolats qui venait d’un chocolatier récemment installé. Cette boutique était un véritable joyau pour la ville, ils avaient réussi à faire du nouveau dans un domaine où la tradition est la référence, ce tour de force de créer une tonalité nouvelle à la symphonie classique. Il attendit de ne plus conduire pour profiter pleinement de l’instant. Il délia  le ruban d’un geste religieux ; l’homme était  gourmet et savait  mesurer la valeur de ces bijoux. Au plaisir fin du palais s’ajoutait celui de l’imaginaire. En effet, chaque petit pavé de chocolat  emmenait  son hôte vers  des horizons lointains, les noms des épices étaient évocateurs  et les saveurs  nouvelles.  Il  en   proposa  à  Milène   puis   concentra  son  attention  sur  ces  carrés  aux  bruns chauds,  les uns éclaboussés de pistil safrané, d’autres rehaussés de  poivre rose de Chine…  Il tenait dans les mains l’univers et ses couleurs, il songeait au travail de ces hommes  ramassant les fèves de cacao dans les champs de Madagascar ou la bergamote de Calabre.   Alors plein de respect devant ce savoir faire,  il en choisissait un et le dégustait. 

     Les verts nuancés du  Pays Basque faisaient place maintenant  aux patines roses et ocres. La terre de cailloux de Cervantès s’étalait  généreusement devant eux. Milène découvrait cet  immense plateau de Castille où les bulldozers mordent les montagnes desséchées pour gagner quelque terre. Elle eut alors l’heureuse sensation de lâcher prise. La lumière belle devenait forte,  elle s’empressa de mettre ses lunettes noires achetées avant son départ. L’homme se tourna vers elle et lui sourit d’un air approbateur.

Milène aujourd’hui avait faim. Tout dans ce voyage prenait une saveur particulière. Elle savoura ganaches et pralinés, écouta avec une égale ferveur la voix de Pavarotti  ou la musique échevelée de River’s Dances tandis que ses yeux, sans fin, se nourrissaient de cette mouvance de la terre.

 Ils s’arrêtèrent à une station pour faire le plein et  poussèrent jusqu’à la cafétéria. Tout le monde parlait  dans une joyeuse et bruyante cacophonie.  Tout était pareil et pourtant tout était différent. Les voix, les rires, même le bruit de la machine à café semblaient autres. Milène aimait cet ailleurs qui a ce pouvoir irrésistible de mettre les sens en éveil, de nourrir d’une sève nouvelle chaque instant.   Il reposa sa tasse de café dans la sous tasse et se leva.

             - Allez viens,  Madrid nous attend !

 Ils reprirent l’autoroute un peu à contre cœur. Mais ils s’étaient mis d’accord : les petites routes les auraient retardés, et ils s’étaient donnés rendez-vous là-bas pour faire la fête le soir même de leur arrivée …

 

Ils étaient à cette heure de fin du jour où le soleil descend, jouant avec l’horizon. Ce jour-là le soleil demeurait masqué derrière une palette de pourpres et de roses. L’homme baissait régulièrement la vitre qui, comme un voile, dissimulait la finesse du tracé. Il avait fait le pari qu’ils réussiraient à le voir avant qu’il  ne disparaisse définitivement de la ligne frontière entre terre et ciel. Ils roulaient dans l’attente que chaque virage serait l’instant où le feu du ciel se dévoilerait sans pudeur. Elle s’était prise au jeu. Puis peu à peu une véritable frénésie s’était emparée d’elle comme si toutes les attentes accumulées de chaque jour s’étaient cristallisées dans cet instant. La joie frénétique est parfois proche du désespoir, Milène le savait. Elle connaissait bien l’heure des clairs-obscurs. L’air vif de la sierra s’engouffrait par vague. Elle s’apprêtait à faire remonter la vitre quand  une pupille de lumière apparut de derrière la courbe d’un massif. Des soleils couchants elle en avait vus souvent, mais ce soir-là, était-ce la qualité de son attente, elle eut la sensation d’un regard  d’une intensité unique mais qui n’éblouissait pas. Cette lentille à l’éclat chatoyant permettait  la confrontation. C’était un instant plein pour eux deux, l’ivresse de l’homme et de la femme pouvait se mélanger à celle de ce cœur qui semblait palpiter.Ils s’arrêtèrent quelques minutes sur la bande d’arrêt d’urgence. Le moment était calme, de rares véhicules leur rappelaient qu’ils n’étaient pas seuls.  Milène  aimait ces grands espaces à perte de vue, où le regard ne rencontre aucun obstacle, où l’angoisse desserre l’étau. L’homme se pencha pour arracher une  branche de thym sauvage. L’air était parfumé et sentait la garrigue.

                                                                                                                                

Maintenant le soir était tombé, ils aperçurent au loin les lumières de la capitale et le profil sombre protecteur de la sierra qui se découpait sur un ciel jamais tout à fait noir. Ils se sentirent happés par la folle madrilène. Les illuminations de Noël, les néons multicolores, les trottoirs arpentés par la foule des passants les invitaient à se fondre dans la ville.                      

Milène  proposa de laisser les bagages à l’hôtel. Ils aimaient l’imprévu  et ne faisaient jamais de réservation. Ils fuyaient les établissements standards et étaient à l’affût du petit hôtel qui semblait leur livrer un peu de vérité sur le lieu et les gens. Instinctivement ils se dirigèrent vers les vieux quartiers populaires. Les rues étaient étroites, et les lampadaires n’éclairaient que faiblement des façades d’un autre âge. Ils repérèrent une petite enseigne lumineuse.

 

 

L’entrée était sombre, d’anciennes affiches publicitaires  évoquaient une époque révolue. Déjà son ami commençait à remplir les formalités d’usage. Milène suivit alors l’homme qui lui avait fait signe de prendre le petit escalier qui menait aux chambres. Le couloir était feutré.  Il ouvrit une porte qui donnait sur une pièce à l’aspect désuet. Un velours d’un rouge sombre couvrait le lit et encadrait la fenêtre.  L’homme était reparti en murmurant quelques mots. Elle s’assit sur le bord du lit, se mit à caresser  l’étoffe, elle était douce. Milène se mit à frissonner. Le silence inattendu lui devenait soudain insupportable, elle se leva et se dirigea vers la salle de bains. Le bruit de la chasse d’eau apaisa son malaise quelques minutes. Puis le silence à nouveau se fit. Une angoisse oppressante qu’elle avait oubliée ses dernières heures réapparut.  Peu à peu  elle entendit au loin la rumeur de la ville, les klaxons d’automobilistes pressés,  elle s’approcha de la fenêtre et aperçut le mouvement giratoire  d’un gyrophare. Tout l’appelait à descendre, elle ravala son sanglot … courut rejoindre son ami et l’entraîna  à l’extérieur.

 

Au bout de la rue la belle citadine était là,  qui fourmillait, qui bougeait et Milène, avec cette formidable envie de vivre qui bouscule les principes, énonce les désirs,  se mit à courir sur l’asphalte.

 L’homme la rattrapa, lui prit la main :

 

-          une tequila ?

-          non, un Cuba libre !

 

Le couple s’enfonça dans la  longue nuit lumineuse ; demain ils  iraient voir le célèbre musée du Prado  et admirer les toiles de Goya, Bosch, Rembrandt… jusqu’à plus faim. Et, ce n’est qu’après que Milène irait à son rendez-vous retenu depuis des mois auprès  d’un ophtalmologue  renommé.

Celui-ci confirmerait ou non le diagnostic déjà posé : cécité irréversible précoce.

 

 

par FRANS publié dans : Nouvelles
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