Le texte qui suit est extrait de la présentation par Marie Odile DELACOUR et Jean René HULEU des nouvelles algériennes d'isabelle EBERHARDT (éd. Liana Lévi, 5°
édition, 1998)
Au moment où la conquête des territoires du Sud n'est pas encore achevée et où certains posent encore la question de l'utilité de la colonisation, Isabelle Eberhardt adopte une démarche inverse de celle des colons: elle va vers la société musulmane pour s'y fondre. Voilà un comportement propre à exciter l'imagination des reporters réunis en banquet, enchantés de découvrir à Alger une «consœur» aussi originale.
Personnage fascinant pour la métropole - l'orientalisme est à la mode et l'on découvre enfin qu'il existe de par le monde d'autres grandes civilisations - surtout quand on le compare à la Kahena, la guerrière berbère de l'Aurès qui parcourait les tribus pour y prêcher la haine de l'envahisseur.
Personnage irritant, pour les colons évidemment, mais pour beaucoup d'autres aussi parce que insaisissable et entouré de mystères. Mystères qu'Isabelle contribue parfois à épaissir, notamment quand il est question de ses origines.
Le père qu'elle désigne au début de sa lettre à la Petite Gironde n'a certainement jamais existé et jamais elle n'en a livré le nom. L'acte de naissance de cette exilée volontaire, comme celui d'une fille naturelle, ne stipule que le nom de sa mère - Nathalie, Charlotte, Dorothée Eberhardt - née â Moscou et veuve depuis 1873 (soit quatre ans avant la naissance d'Isabelle) du général Paul Carlowitch de Moerder, aide de camp du tsar.
En réalité « Mahmoud Saadi» est l'héritier d'une lignée de femmes. Sa mère ne porte pas non plus le nom de son père, le Russe Nicolas Korf, mais le patronyme de sa propre mère, Eberhardt.Ainsi la vie d'Isabelle-Mahmoud débute par une énigme. II n'est pas impossible qu'elle-même n'ait jamais su qui-était son père. On dirait qu'elle joue autour de ce thème: dans d'autres lettres, elle évoque un père médecin turc musulman...
Aucun de ses biographes n'a pu apporter de réponse satisfaisante sur ce point. La plupart, en particulier Victor Barrucand et Robert Randau, qui tous deux ont connu Isabelle de son vivant et ont été ses amis, ses défenseurs, ont attribué cette paternité à celui qu'elle désigne dans sa lettre à la Petite Gironde comme son «vieux grand'oncIe». Il s'agit d'Alexandre Trophimowsky, arménien, pope défroqué qui fut le précepteur des cinq enfants de madame de Moerder. Mais il fit mieux: ce libre penseur bouleversa l'existence de la famille en séduisant la générale, fuyant avec elle et sa progéniture l'étouffante société tsariste de Saint- Pétersbourg.
D'autres auteurs ont poussé la hardiesse beaucoup plus loin, notamment Pierre
Arnoult, spécialiste d'Arthur Rimbaud, dont les thèses furent reprises par Françoise d'Eaubonne dans La Couronne de sable (Flammarion, 1967). II
attribua au poète maudit la paternité d'Isabelle.
Isabelle Eberhardt, fille de l'homme aux semelles de vent ? Séduisante hypothèse mais qui ne s'appuie sur aucun élément irréfutable. Pierre Arnoult établit sa conviction sur trois présomptions:
une ressemblance frappante entre deux photographies; la singularité du choix des prénoms - Isabelle, comme la sœur préférée de Rimbaud, Wilhemine, comme la reine de Hollande, dans l'armée de
laquelle Rimbaud s'était engagé pour partir â Java; le fait qu'un mois auparavant, à l'époque de la conception d'Isabelle, il avait séjourné dans les Alpes et probablement à Genève
.
Plus convaincante reste la similitude de ces deux destinées météoriques, une même fascination de l'ailleurs et un silence trop précoce. Mais faut-il vraiment s'étonner de cette sorte de filiation spirituelle issue d'une époque où des Européens cherchaient à échapper au XIX° siècle étriqué pour partir â l'aventure vers des terres vierges de tous préjugés bourgeois ?
Marie Odile DELACOUR et Jean René HULEU
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