Mercredi 6 février 2008

Un auteur dans lequel je me replonge toujours avec délices, c'est Alphonse DAUDET. Ses Lettres de mon moulin sont parmi les textes au monde les plus traduits, transposés, enregistrés. Le petit Chose en revanche me met un peu mal à l'aise tant me paraît outré le sentimentalisme des personnages, le pathétique des situations.
Jean LE GUENNEC met en évidence, en recourant à la psychanalyse, les ressorts qui nous font aimer le pauvre Bamban, pleurer avec Daniel Eyssette ou rager avec lui contre les Boycouran. « Ces textes qui, sous l'effet de l'accoutumance, semblaient dépourvus de tout mystère, révèlent des dessous dont on ne soupçonnait pas l'existence » écrit dans sa préface Roger RIPOLL. Son mérite est de montrer le même fantasme, par exemple l'obsession de reconstruire le foyer familial, dont on voit bien où il s'enracine dans l'enfance de l'auteur, à travers des oeuvres diverses, Le petit chose, bien sûr, mais aussi, plus surprenant, Le moulin de maître Cornille !
Il semble, écrit-il, que bien souvent, au nom de Tartarin, on tend à réduire tout Daudet à une perpétuelle galéjade... Mais ce sourire, il s'en faut de beaucoup qu'il soit toujours gai (p.27-28)

Jean LE GUENNEC est l'auteur d'une thèse sur les Etats de l'inconscient dans le récit fantastique (1800-1900). publiée dans la même collection L'Oeuvre et la psyché.

Un drôle d'élève, ce Bamban !

Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la table... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et, à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis...

Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef­d'œuvre devant moi, sans parler. Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très bien !»

C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers... Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D'abord, les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'œuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait devenir Bamban ? J'étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche sonna... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban ?...

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.

Pauvre Bamban !

A. DAUDET : Le petit chose

par FRANS publié dans : Extraits
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