Mardi 5 février 2008

« Les porteurs de lunettes essuient machinalement leurs verres vingt fois par jour, s'accoutument à progresser der­rière une constellation de gouttelettes qui diffractent le paysage, le morcellent, gigantesque anamorphose au milieu de laquelle on peine à retrouver ses repères: on se déplace de mémoire. » (Les Champs d'honneur, p. 15) Outre le fait que la question de la myopie pose son empreinte sur toute la jeunesse du narrateur et qu'elle refera surface de manière cruciale dans L'invention de f'auteur, on ne peut s'empêcher de trouver 1I posteriori ce passage quasi­prophétique. Car l'œuvre roualdienne n'est-elle pas le fruit d'un incessant travail de la mémoire, une recherche obstinée de la bonne distance d'avec le monde qui permettrait de décrypter ses lignes déformées, une farouche et opiniâtre condensation de l'énergie attachée à cerner l'origine du désir d'écrire et le lien qu'il entretient avec la myopie de l'auteur ?

Selon le même procédé, Pour vos cadeaux contient le titre du roman suivant Sur la scène comme au Ciel. En effet, le qua­trième opus s'achève sur la mort de la mère, prise par traîtrise par la maladie, alors que dans son magasin elle luttait vaine­ment pontre l'adversité, pendant que les travaux de rénovation du village provoquaient des inondations fatales à ses réserves de porcelaines et de cristaux. Une mort « à la Molière» : « Vous vous rangez à l'avis de votre jeune sœur qui prophétise que votre mère mourra comme Molière, en scène, c'est-à-dire qu'on la retrouvera un matin enlaçant sa caisse, ou étendue parmi les fleurs artificielles de la Toussaint. Nous tombons d'accord. Pour elle, ce serait la meilleure fin. Et pour nous un, oui, un heureux dénouement à cette pièce dont nous entamons avec inquiétude l'épilogue.» (Pour vos cadeaux, 11-3, p. 168) La scène, c'est le commerce d'Annick Rouaud, ce qui représente une bonne partie de sa vie; le ciel évoque sa mort, mais non sa disparition puisque c'est seulement à partir de ce moment-là que Jean Rouaud parviendra à écrire librement sur sa mère, et d'une certaine façon s'efforcera de lui insuffler à nouveau la vie, jusqu'à lui donner la parole à travers des interventions post mortem. En revanche, L'invention de l'auteur n'est annoncé que bien plus discrètement dans les romans précédents et son arrivée est presque inattendue, puisque la fin de Sur la scène comme au Ciel semble consacrer la sérénité enfin retrouvée et le repos promis aux illustres familiers: « Après avoir beaucoup abusé de vous, de votre temps de vie, je vous rends à vous­mêmes, mes familiers illustres, je vous laisse en paix. » (ibid, V -1, p. 189) C'est une heureuse surprise de voir paraître cette œuvre dans la lignée de l'histoire familiale, puisqu'elle justifie­ra in fine les fondements même de l'écriture rouald ienne et re­viendra, de manière critique cette fois, sur les motifs les plus importants qui ont traversé toute l'oeuvre.

par FRANS publié dans : Etudes
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Mardi 5 février 2008

 

Curieusement, les trajectoires des gouttelettes qui fil­traient à l'oblique, passé le premier agacement, créaient un climat de bonne humeur: l'attente déçue du miracle où la pluie glisserait sur nous comme sur les plumes d'un canard nous poussait à un règlement de comptes moqueur. Rapides, tendues, ou au contraire se posant en bout de course avec mollesse, les gouttelettes frappaient au petit bonheur le coin de l'œil, la tempe, la pommette, ou visaient droit au creux de l'oreille, si imprévisibles, aux paramètres si compliqués, qu'il était inutile de chercher à s'en prémunir, à moins de s'enfouir la tête dans un sac. Le jeu, bataille navale rudimentaire, consistait simplement à annoncer «Touché» quand l'une d'elles, plus forte que les autres, nous valait un sursaut, le sentiment d'être la cible d'un tireur inconnu. La seule règle était d'être honnête, de ne pas s'écrouler sur le siège, mimant des souffrances atroces, pour une goutte anodine. D'où des contestations souvent, mais en termes mesurés. On veillait à ne pas hausser le ton: la 2 CV de grand-père était un endroit solennel - non son armure comme le laissait penser l'état pitoyable de la carrosserie, mais sa cellule.

Une fois, une unique fois, il fut des nôtres, quand une goutte vint se suspendre comme un lumignon au bout de son nez et que, sortant de son mutisme, d'une voix couverte, voilée, de celles qui servent peu, il lança : « Nez coulé. » Nous cessâmes sur-le-champ de nous chamailler, presque dérangés tout d'abord par cette immixtion d'un grand dans notre cour, et puis, l'effet de surprise retombé, ce fut comme une bonne nouvelle, le retour d'un vieil enfant prodigue: grand-père n'était pas loin, à portée de nos jeux quand on l'imaginait à l'autre bout de son âge dans un bric-à-brac de souvenirs anciens - alors, soulagés, peut-être aussi pour manifester de quel poids pesait son absence, nous partons d'un rire joyeux, délivré, qui s'abrite derrière la compréhension à retardement du jeu de mots: ce nez qui coule clôt idéalement notre bataille quand, faute d'y trouver une fin, nous nous astreignions à ressasser toujours la même pauvre règle. Notre jeu d'eau improvisé se révéla définitivement impossible à reprendre, comme si d'un seul coup l'exclamation en demi-teinte de grand-père l'avait épuisé. En revanche, elle nous servit longtemps de constat désabusé à l'occasion de diverses catastrophes domestiques: du lait qui déborde de la casserole, de la lampe de poche qui flanche, à la chaîne qui saute du pédalier et à la montre arrêtée. (Editions de Minuit, p.13-14)

par FRANS publié dans : Extraits
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Mardi 5 février 2008

Je commence le livre que Sylvie FREYERMUTH1 consacre à l'oeuvre de Jean ROUAUD. C'est un travail comparable à celui qu'a mené jadis G.GENETTE à propos de PROUST, comme l'ensemble des romans de Jean ROUAUD compose une Recherche de soi-même et du temps perdu. Sylvie trace des allées dans ce parc immense - près de treize cents pages – y découpe des îlots, afin d'aider et l'oeil et la mémoire.

Au fait, savez-vous qui est Jean ROUAUD ? Je vous parle là d'un temps que les moins de vingt-cinq ans ne connaissent sûrement pas. En 1990, le prix Goncourt est attribué à une production des éditions de Minuit – le lauréat ne peut pas être Galligrasseuil tous les ans – intitulé Les Champs d'honneur. On découvre avec sympathie la bobine de son auteur, un jeune homme qui vend des billets de loterie dans une guérite à la sortie du métro.

Cette distinction, si elle améliore son ordinaire, ne change pas les habitudes de Jean, qui continue d'écrire la recherche d'une identité, laquelle peu à peu se mue, comme celle de Marcel, en un dialogue qu'il pourrait appeler L'écriture et moi. Des hommes illustres paraît en 1993, Le monde à peu près, encore trois ans plus tard. Pour vos cadeaux (1998), c'est le roman de la mère, comme les précédents étaient respectivement roman du père et roman du fils. Sur la scène comme au ciel (1999) est déjà un livre sur l'écriture, sur le parcours littéraire, ce que sera absolument en 2004 L'invention de l'auteur, gros livre de 323 pages.

Pour vous mettre en appétit, et pour choisir votre côté, côté de Guermantes (côté critique) ou côté de Méséglise (côté lecteur) lisez ci-contre une page de l'une et une page de l'autre !

1Jean ROUAUD et le périple initiatique, une poétique de la fluidité, L'Harmattan (critiques littéraires) 2006.

par FRANS publié dans : Etudes
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Jeudi 31 janvier 2008
"Moderne" parce que la littérature n'attendit pas l'ère moderne pour être féminine: on connaît  des auteures dès le IX° siècle. Ces femmes écrivent alors en latin, ça va de soi, et font dans le genre didactique, auquel les femmes seront toujours attachées.
Je donne dans le cadre de l'Université pour Tous de Puisaye-Forterre (si, si,on trouve cela sur les cartes, à cheval sur les départements de l'Yonne et de la Nièvre) un cours hebdomadaire consacré à la littérature féminine.

Si je n'ai pas confronté mes étudiants à Christine de Pisan, dont j'admire les vertus comme la poésie, c'est à cause de la langue; nous n'aurions pas pu passer sous silence les particularités de ce français du XIVème siècle, ni celles de la versification. En revanche, je consacrai une saison aux auteures depuis la Révo­lution. Je remontai même au Grand siècle pour leur présenter Catherine d'Aulnoy; si l'on a oublié le conte, tout le monde emploie l'expression « comme l'oiseau bleu » et c'est trop injuste qu'on ne lui rende pas la maternité de ce motif. Sur ma lancée, je leur fis découvrir les Lettres neuchâteloises, de Belle de Charrière, avant d'arriver aux femmes de la Révolution: Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt, et surtout Manon Roland.

En la matière, formé par des hommes en un temps où l'enseig­nement et surtout la recherche critique ne s'étaient pas encore féminisées au point que l'on sait, j'avais moi- même beaucoup à découvrir. Je connaissais les deux femmes par siècle consacrées par les histoires de la littérature – et quelques autres par leur seul nom d'épouse. J'ignorais les prénoms, le patronyme était précédé de Madame de... (alors qu'il est mauvais goût d'appeler un écrivain monsieur. Dire: Monsieur Gide ou monsieur Tournier, c'est un peu lui dénier la qualité d'auteur.

 

Je les leur rendis donc, ces prénoms, avec le sentiment de pénétrer un boudoir de linon et de satin, de toucher du doigt des mousselines, des mailles de nylon ou de soie. Je les rangeai comme des poupées ou de petits soldats dans des coffrets que j'étiquetai (mais seulement pour mieux m'y retrouver): les spirituelles, les violentes, les romantiques sociales, les fins de siècle...

 

Certaines me laissent encore une frustration, car il est très difficile de se procurer leurs oeuvres à bon marché ou dans les bibliothèques ; qui dirait que Marcelle Tynaire fut un jour plus lue que Colette ?

 

Je m'amusai à supputer ce que Montesquieu doit à madame de Lambert ou Stendhal à Duras (Claire, pas Marguerite). Et ce que Chateaubriand dérobe à Félicité (de Genlis). J'aimais ces rendez-vous ,qui avaient la fraîcheur d'une fenêtre ouverte, tant il est vrai, comme le dit une critique, que les textes de ces femmes ont presque toujours mieux vieilli que ceux des hommes.( F. LE GUENNEC: L'Oeuf sur le jet d'eau, Ed. du Paradis, 2008)


par Frans LE GUENNEC publié dans : Etudes
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