Jeudi 19 juin 2008 4 19 /06 /Juin /2008 07:37

'Musée' est extrait du livre de François LE GUENNEC : L'Oeuf sur le jet d'eau, qui vient de paraître aux éditions du Paradis.

Je les ai pourtant fréquentées beaucoup, et d’assez près. Je ne me souvenais pas qu’elles ressemblaient à ça. Les gamines.

Dans le groupe que Marie Alchémille a réuni pour leur expliquer le Musée, et dont la moyenne d’âge est relati­vement élevée, il y en a deux qui percent. L’une a l’air revêche et buté propre aux ados pas compris pas décidés à comprendre. L’autre semble tout juste sortie de l’œuf – ça vient bien dans un œuf, les filles ? un œuf de cigogne ? les garçons, c’est dans les choux. Ça se voit à son teint blanc, un peu malade, blanc d’œuf. A ses fossettes. A son regard encore rempli de rien. Ce qui lui donne cette tranquillité, cette placidité. Elle ne semble ni heureuse d’être là ni contrariée ni désireuse d’autre chose, c’est étonnant. Qui a bien pu la convaincre de participer à cette sortie ?

Je déjeune avec deux retraitées, rencontre d’infortune, dans un bistrot portugais de l’avenue de Lonchamp: biftec couleur locale et pâtisserie à la cannelle. L’énergie et l’accent de la serveuse me paient de l’insipide conversation de mes commensales. Pendant qu’elles se rappellent la petite chienne (ou est-ce une chatte ?) que la fille de l’une (ou est-ce de l’autre ?) doit faire «opérer» –doux euphémisme pour dire que l’on conservera l’animal, mais stérilisé, comme les fruits dans un bocal – je refais dans ma tête le parcours du matin, entre le musée et la Seine.

Le musée fut édifié, après maints rebondissements, à temps pour l’exposition universelle de 1937, la dernière du genre. Sur cette façade sobre, autour d’un péristyle austère, l’on donna carte blanche à un certain Alfred, qui évoqua, à droite le triomphe de la Mer, à gauche, l’apothéose de la Terre. Les nymphes s’y déploient nues ou presque, les muses, vêtues –et leur nom est en grosses lettres bâton comme dans les illustrés d’antan. Les tuteurs, Apollon, Triton, sont seuls; les femmes par triades, trois grâces, neuf muses. Il y a même, tout là-haut, allez savoir pourquoi, trois saisons !

Mais le processus de figuration, de création du musée n’est jamais achevé: deux jeunes filles sont à l’œuvre devant le bord occidental de l’édifice. En main les bombes de couleurs, elles achèvent, léchant les contours, se reculant parfois en clignant des yeux pour juger de l’effet, un graphe éclatant de deux mètres par quatre, chacune le sien. Avec tout à la fois leurs longs cheveux, leur poitrine étroite et leurs grosses fesses, on comprend –mais pas instantanément, il nous faut nous aussi prendre du recul– qu’elles viennent d'émerger du bas-relief. Simplement, ces nymphes sont en sweater noir et non en stuc gris.

Elles peaufinent, sans souci du temps, l’œuvre que leur créa­teur leur a enjoint de créer. Et dans une heure, deux autres sans remords effaceront ces œuvres sous de nouvelles couleurs. Le cycle ne s’arrête même pas la nuit…

Dans une salle perdue des sous-sols, une fille rose est allongée sur le ventre, d’environ trois mètres de long. Elle ne porte rien d’autre qu’un collant Rosy, «le seul absolument sans couture». Et en effet, la fille semble du même rose ou à peu près depuis la nuque jusqu’aux talons; une mince ligne noire indique seule­ment, à la taille, la lisière du fameux collant. D’où le titre que le peintre a donné à son image1: La France coupée en deux.

1 Gérard Fromanger, 1974

Par FRANS
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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 19:14
Michel DARCHE a obtenu le prix de la Lucarne  avec cette nouvelle, prix dont Evelyne FERNANDEZ est également titulaire.
Les ponts rapprochent ceux et celles que les cours d'eau séparent. Là où le Serein, rivière bucolique aux ondes sombres, fait limite entre l'Yonne et la Côte d'Or, le petit pont de Vieux-Château permettait jadis à ceux de chez moi, du hameau de Toucheboeuf, d'aller jusqu'à Epoisses; là se tenaient les marchés, là habitaient le «docteur», le notaire, le vétérinaire. Il s'y tenait aussi de gentil bals, une fois la belle SaIson venue...
C'est un pont peu fier, gaillard quand-même, fait de la dure pierre d'ici, juste de la largeur d'un véhicule. Sur les gravelles de granit, je crois entendre encore, lourd ou léger mais toujours lent, le crissement des jantes en fer des roues des charrettes, des chariots, des tombereaux d'alors. C'est goudronné maintenant, c'est plus pareil, et il y a belle lurette que les chevaux ont disparu...
En ce temps, on m'envoyait passer les vacances d'été à Toucheboeuf, chez mes grands-parents, deux paysans sans âge, recrus de fatigue: un âne gris et poussiéreux, deux vaches, une truie, des poules et quelques lapins aux yeux roses les faisaient vivre. Mémère avait moins de moustache que Pépère, mais elle piquait plus. On venait d'au-delà du pont lui acheter ses fromages, même d'Epoisses, le croiriez-vous? Le matin, je bricolais avec l'un ou l'autre à la ferme; l'après-midi, on laissait passer les chaleurs. Moi je me mettais au haut de l'escalier de pierre, à l'ombre de l'avant-toit du grenier, et je lisais. De là, le regard portait loin jusqu'aux premières maisons du village de Vieux-Château.
Quand j'eus enfin une bicyclette, - une vieille de femme, rafistolée -,j'eus le droit d'aller lire à la fraîcheur du pont, mais pas plus loin. Enfant obéissant, je n'allais pas plus loin. Jusqu'au jour...
Cette année là, j'avais eu l'Examen et le Concours ! Aux yeux des miens, assuré qu'il était mon avenir. Récompense: le droit d'aller au bal à la fête de Vieux-Château. Notre première rencontre dans cette baraque de bal forain au parquet ciré date maintenant de plus de cinquante ans; mais je retrouve tout: ce fut comme une apparition, elle portait une robe lilas, très serrée à la taille, qui découvrait les genoux, poitrine haute, les cheveux longs châtain très clair presque blond, retenus par une petite ficelle. Sans réfléchir, sans mot dire, mû d'une silencieuse attirance, je l'ai emmenée sur la piste. Nous avons faits ainsi plusieurs tangos: je sentais son corps ferme contre le mien, et son souffle à mon oreille. Puis nous avons bu un Orangina: elle me connaissait, savait mon nom, mes habitudes, mes lieux de lecture. Depuis l'escalier de sa maison, elle pouvait me voir sur le mien... Je l'écoutais, j'aurais voulu la regarder dans les yeux, mais ses lèvres surtout attiraient mon regard. Nous avions le même âge: dix-huit ans.
Elle aussi avait eu son examen, mais son père l'obligeait à des études courtes. TI avait assez payé comme ça. Elle s'appelait Louisette, Louisette Gardeblé. Elle passerait son été à aider: moisson, jardin, traite... J'émis l'idée de la revoir: en manière de réponse, elle eut un léger haussement d'épaule, une curieuse moue, mais aussi une brillance dans les yeux... L'été passait. Après le 15 août, il se fit un bruyant orage; au pont les eaux s'enflèrent. Le grand-père mit ses tonneaux à abreuver aux bouches des gouttières débordantes: il fallait bien songer aux vendanges proches. Puis les journées redevinrent belles, déjà les colchiques coloraient le vert des prés.
Un après- midi, je lisais, assis près du pont. Dans mon dos, je sentis la caresse d'un regard. Je me retournai: elle se tenait là, souriante, sûre d'elle. Je reçus comme un choc au creux de l'estomac: un short rouge et un corsage blanc immaculé laissaient jambes et bras nus. Une serviette de bain, nouée sur la tête, façon turban la faisait sultane. «Viens Michel, je vais te montrer ce que je n'ai encore montré à personne. » Tout l'après-midi, ses parents seraient à Epoisses, elle était sensée garder la ferme. Je la suis, ses jambes lisses vont bon train. D'abords nous remontons la rivière sur une centaine de pas, puis quittons la rive, ensuite elle se faufile au travers d'une bouchure qui se referme derrière nous, grimpons enfin une sente bien raide à peine tracée, et brusquement je me retrouve sur une manière de terrasse creuse, moussue, ombragée de grandes fougères à demi sèches qui dominaient un gourd de la rivière inconnu de moi.
Elle dénoue sa serviette:
« Je vais me baigner, attends-moi là ! »
Elle laisse choir short et corsage: ses sous-vêtements étaient roses. Elle disparut par le sentier, réapparut plus bas dans le gourd, s'y baigna comme seule au monde. Je la regardais cependant. Elle sortit de l'eau, je l'entendis revenir près de moi; elle se saisit de la serviette, s'essuya à peine puis:
«Retourne­toi...regarde maintenant. »
Elle était toute nue. Au début des années 60, par nos contrées, le corps féminin était toujours un mystère: quelques photos, et encore. Le visage sérieux et d'une voix calme: «C'est ici mon coin, ma niche, ma thébaïde. J'y ai beaucoup rêvé, lu et prié aussi. Depuis toute petite, j'y suis venue souvent. Tu ne me toucheras pas, tu ne m'embrasseras pas, rien d'autre; tu resteras habillé comme tu es. Aucun garçon, aucun homme ne m'avait encore vue nue. C'est mon cadeau. »
Vous ne me croirez pas, mais je n'ai pas touché au cadeau. L'homme mûr que je suis devenu aujourd'hui, cinquante années plus tard, se rappelle, le coeur battant, les chers détails d'une anatomie féminine connue alors de moi par l'observation des peintures du Petit Larousse, innocent véhicule de pensées qui l'étaient moins. Alors que je me penchais, l'air de rien comme pour mieux voir, je crus, l'espace d'un instant que la chaste baigneuse fléchirait dans ses strictes résolutions. Elle se penche aussi, la cruelle naïade, nos peaux s'eftleurent, mais l'inclinaison reste sans suite, et mes espoirs sans objets. Le rose des seins me fait voir rouge.
Le soleil déclinait. Elle se releva sans fausse pudeur, s'habilla prestement. Je n'ignorais plus rien de sa personne. Sur le chemin du retour, je ne savais que dire. Au pont, au moment de se quitter:
«Ecoute Michel, je te donne rendez-vous, ici-même, dans dix ans, jour pour jour, et là je t'appartiendrai tout l'après-midi. Surtout, ne tente pas d'avoir des nouvelles de moi auprès de quiconque au village. »
Je promis. Et elle me laissa planté là. D'ailleurs, je dus rentrer à pied, poussant ma bécane: mon boyau était dégonflé. Le temps coula. Me~.:études finies, j'occupai divers postes à l'étranger lointain. C'est au Cambodge que me parvint la nouvelle de la mort de la grand-mère, puis du grand-père peu après. II avait exigé que l'âne ne soit pas vendu et qu'il vécût dans une ferme voisine le reste de son âge: ce qui fut fait. Le silence devait s'être emparé de la vieille demeure, et les herbes et les mousses. Moi je menais la vie d'un expatrié sans besoins, sérieux dans son travail, désinvolte dans ses plaisirs.
Oui, il y eut bien des aventures, colorées, très colorées. Je ne revins en France qu'à l'été 72. Dix années s'étaient écoulées. Au jour dit, j'allais à Toucheboeuf, au cimetière puis à la maison. Rien n'avait changé, un peu vide seulement: plus d'âne, plus de lapins. Je filai au pont. L'endroit était désert. Dans mon costume blanc très chic, près de ma voiture trop voyante, je me sentais déplacé. L'envie me prit d'aller à la thébaïde. Une 2 CV était garée en chemin.
Tout essoufflé, j'arrivai à la niche. Elle était là, était là, elle m'attendait, souriante: elle portait une tenue bleue de religieuse!
"Eh oui, Soeur Louisette, ça t'étonne hein ?"
 Etonné, ça je l'étais.
"Embrasse-moi quand même, je suis pas le Diable".
J'émis l'idée qu'elle retirât son voile.
"Je peux, je n'ai pas fait de voeux définitifs. Et ici, personne ne peut nous voir.
- Dieu, peut-être?
- Il n'est pas jaloux!
Moi, si. C'était une femme maintenant. Son satané habit ne laissait voir que le visage et les mains. Mais, Dieu oui, c'était une femme. Le croirez-vous, nous avons passé l'après-midi à deviser, avec légèreté, comme deux vieux camarades. Je lui parlai de mon métier et de mes...polissonneries: elle en parut amusée. En Aftique, elle s'occupait d'une léproserie. Je l'écoutais sans l'entendre. De son visage, je retrouvais tout. J'eus un geste improbable vers elle, elle me repoussa doucement.
"Je vais partir, ne me suis pas. Je voulais te dire: malgré les apparences, je n'ai pas changé, aucun homme, tu me comprends ? aucun homme. Je ne prononcerai pas mes voeux. Retrouvons-nous au pont dans dix ans. »
J'ai dû opiner de la tête. Un petit signe de main, et elle est repartie à sa dedeuche.
L'envié poste de Florence je l'obtins, me mariai, divorçai, eut un accident, passai ma convalescence à écrire un livre qui connut un certain succès. J'allais vers la quarantaine. Je vivais une vie égoïste. A dire le vrai, j'avais un peu oublié Louisette. Son souvenir s'estompait. En 82, j'allai cependant à notre rendez-vous. La maison avait été vendue à des vacanciers: la bâtisse reprenait vie.
L'envie me prit d'aller au pont à pied par le sentier ancien. Près de l'eau on avait fauché les fougères. Je l'aperçus, assise sur un pliant, à l'ombre d'un peuplier, le regard perdu dans le courant. Elle releva la tête, m'aperçut à son tour, se leva très lentement: elle était enceinte, et jusqu'aux yeux. Nous nous sommes regardés un long moment, silencieux. Je me croyais dans un film. Elle dit:
«Donne-moi le bras, nous allons faire quelques pas. Je vais te raconter. »
Elle raconta: un mari plus âgé, une grande maison dans Paris, un mariage sans histoire en somme.
« Et toi, raconte! »
Je racontai un peu de ma vie, l'écume des choses. Elle reprit:
« Tu sais, je vais remonter, je suis un peu fatiguée. Je passe quelques jours dans l'ancienne ferme de mes parents. Sais-tu qu'ils sont morts ? Je n'y ai rien changé. Les licols pendent encore à l'écurie, les faisselles moisissent dans le sellier. La maison se ride un peu". J'hasardai un:
« Mais, pas toi! »
Ses yeux noisette sourirent. Elle plia son pliant:
« Au revoir, Michel, dans dix ans ?»
Puis elle grimpa la côte. De dos, elle était toujours la même...De l'eau de la rivière, je sortis quelques traîne-bûche, ce petit ver aubaine des pêcheurs, et les écrasai, sur les rochers, au soleil. Le pont était témoin: les ponts ne parlent pas.
On me nomma au ministère. A Paris, je n'avais jamais vécu. Beaucoup de travail, de temps perdu, et quelques roboratives liaisons avec des épouses de mon âge, actives, pressées. Une belle carrière, quoi. Le temps passe vite à Paris. En 92, j'avais presque cinquante ans. Je me rendis à notre rendez-vous avec des sentiments mêlés.
Nous sommes arrivés au pont en même temps, chacun par sa rive. Nous nous ressemblions un peu, tous deux en short et T­shirt, une manière de couple.
«Si nous allions à ma thébaïde d'autrefois? Voilà un sécateur pour les ronces. Tu vas retrouver? Fais attention aux vipères!»
J'ai retrouvé sans peine. La niche s'était prise de fougères comme autrefois nous nous sommes assis. Le Serein se reflétait en dessous. On devinait des gardons, des truites. On a beaucoup parlé de notre vie. Elle était veuve désormais. Sa petite fille avait dix ans. Elle l'avait prénommée Sereine. Vers le soir, nous discutions toujours. Soudain, elle passe son bras par dessus mon épaule:
 « Tu sais, cet après-midi que nous avons passé ici, il y a trente ans, c'est encore ce que nous avons eu de meilleur. »
Elle avait raison: c'était bien ce que nous avions eu de meilleur. Nous nous sommes quittés pleins d'espoir; sur l'autoroute qui me ramenait à Paris, je me sentais étrangement serein..
 En cette année 2002, j'achève ma carrière de haut-fonctionnaire, cadre A+ hors classe. Mon nom est connu des milieux culturels parisiens. Quelques ministres me tutoient, des ex-ministres désormais. Dans deux ans, j'en aurai soixante, comme Louisette Gardeblé dont je n'ai jamais cherché à connaître le nom d'épouse. Ce 25 août, au pont de Vieux-Château, je vais lui demander de vivre ensemble notre nouvelle et ultime tranche de vie.
Me voilà arrivé, j'attends. Je me suis mouillé le visage dans l'eau. Les yeux fermés, le soleil me sèche la peau, je sens sa chaleur et sa lumière sur mes paupières closes. J'attends. J'entends un pas léger. Une voix inconnue me dit bonjour. Mes yeux s'ouvrent. C'est Louisette, mais pas la Louisette de mon âge, c'est la Louisette de la toute première fois, celle de quand j'avais dix-huit ans.
«Vous êtes Michel Bureau ? Maman m'a parlé de vous, avant de mourir. Elle avait le coeur fatigué. Vous savez, j'ai commencé à retaper la ferme de famille. Je m'y installe: il y a de belles veines d'argile dans le coin. Sereine Gardeblé, un joli nom pour une potière ! On m'a donné un âne. Vous, je vous garde. »
D'autorité, elle m'installe à l'arrière de son scooter. Bien forcé, je l'enlace, ses longs cheveux embaument la fougère sèche. Elle me dit:
«Vous savez, je vais vous montrer quelque chose que je n'ai encore jamais montré à personne. »
 Je ne moufte pas.
Par FRANS - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 26 avril 2008 6 26 /04 /Avr /2008 08:07
La journée promettait d'être belle. Le soleil se levait sur les collines proches. Une fois la ville traversée, nous prendrions bientôt l'autoroute Auxerre-Nord. A la mi-journée nous serions déjà arrivés à Villeneuve-les-Avignon. Il y aurait beaucoup de fraîcheur encore sous les platanes, le chant des cigales serait assourdissant. Chaque année, nous y passons une quinzaine de jours pendant le festival: camping, piscine, lecture aux heures chaudes et surtout, surtout théâtre... Catherine conduisait en silence. Juste devant l'hôpital, le feu était au rouge. Silence dans la voiture, rues désertes, façade blafarde de l'hôpital, des carrés de lumière à certaines fenêtres: on ne dormait pas, on ne dormait plus, on n'avait pas dormi... « Ten fais une tête, tu n'es plus content d'aller à Avignon?»
Le souvenir de Quentin Lefaur m'était brusquement revenu en tête. A Catherine, je n'avais jamais raconté toute l'histoire, celle de Quentin Lefaur et de sa chère petite fille... Lefaur était un collègue, prof de gym comme on dit. Arrivé dans mon collège depuis quelques années, sa bonne humeur, sa gouaille, son optimisme faisaient plaisir. Certes, ses propos un peu entiers choquaient bien certains d'entre nous, mais, son allant tonique réussissait auprès des élèves.
Or, un jour, brusquement, il changea. Il maigrit. Il allait d'un pas lourd et lent; en salle des professeurs, assis, désormais quasi-muet, il écoutait nos propos, la paupière lourde. Que s'était - il donc passé? Je devais l'apprendre bien malgré moi. Un après-midi, je faisais des achats à Décathlon; près du rayon marche-randonnée-trekking, je tombe sur Quentin, livide, immobile, raide, comme tétanisé, le regard fixe, une main crispée sur une paire de chaussures de jeune fille. J'esquisse un bonjour hésitant, je crois qu'il bredouille quelque chose. Finalement, gêné, je le quitte très embarrassé... Mes achats terminés, j'allais remonter dans ma voiture; je ne l'avais pas vu; il m'attendait. Dans ses yeux, je compris vite qu'il voulait me parler. Je ne dis rien: il me parla avec cette pudeur qu'ont parfois certains hommes entre eux.
Sa femme l'avait quitté, brusquement. Pour un plus jeune, de dix ans plus jeune qu'elle. Leur fille de neuf ans, Louise, elle l'avait emmenée. Il ne savait où. Il ne pouvait que lui écrire, à une poste restante, quelque part dans le Midi. Plus de cinq mois qu'il ne l'avait plus revue. Il me demanda: «Ça fait mal longtemps? Toi aussi, elle est partie...» Puis, d'un étrange sourire me montrant son achat: « Tu crois qu'on peut envoyer un paquet, ces chaussures, par Poste Restante? » Je ne savais pas... Il s'était mis à preuvoir, une petite pluie, drue, froide, bourguignonne, qui vous refroidit jusqu'à la moelle, l'air de rien. L'eau luisait, coulait sur le goudron en pente du parking. J'avais un trou à une semelle; nous nous sommes quittés.
Arrivé chez moi, je lui écrivis une longue lettre, hâtive et dense; je lui écrivais tout ce que je n'avais pu lui dire, pas seulement à cause de mon pied trempé, pas seulement à cause de cette étrange pudeur d'hommes. De la plume du stylo, ma lettre s'était écoulée avec une aisance peu coutumière chez moi: sans brouillon, sans rature, sans même cette pénible gêne que, gaucher contrarié à l'enfance, j'éprouve le plus souvent après une première page. Comme si elle s'était formée en moi depuis longtemps, mentalement distillée au cours de nuits d'insomnie, elle se coulait en douceur en l'encre noire des mots. Dans l'obscurité humide de la grotte, après leur lente descente au travers des sols, les gouttes, si petites soient-elles, par leur suintement, leur nombre et le temps finissent par donner forme à la stalactite... Le flux enfin a tari. Sans même me relire, je mis le feuillet sous enveloppe. Demain matin, il serait dans le casier de Quentin.
Je lui écrivais, souvenir amer, ma séparation. Je lui décrivais le besoin de ne plus avoir de contacts humains autres que professionnels, la difficulté de fixer son esprit, et donc, l'impossibilité soudaine de lire, après quelques lignes l'attention s'envole, l'œil revient et puis c'est le même envol, la difficulté à suivre une conversation, le peu d'envie de répondre au téléphone. Je lui écrivais les longues soirées de cendres, les longs tunnels devant le téléviseur, les excès de boissons. Je lui écrivais les plongées brusques dans le sommeil, les réveils en sursaut vers trois heures du matin, et l'insomnie jusqu'au moment de se lever, enfin. Je lui écrivais avec une manière de malignité sournoise, dont j'étais vilainement conscient et qui me fait un peu honte aujourd'hui, que ça durerait deux, voire trois ans. Très faux-cul, je lui écrivais que certaines femmes, mères d'adolescentes, ne supportent pas les premières amours de leur fille, et se jettent sans retour dans les bras d'un plus jeune: méchante explication par ricochet, teintée de misogynie facile, du sous-Dolto mal réchauffé certes, mais qui se vérifierait... Le lundi suivant, en salle des profs, une surprise m'attendait dans mon casier: non pas une lettre réponse de Quentin; confusément je l'imaginais mal m'écrire; mais une enveloppe de couleur jaune à lui adressée d'une écriture vaguement enfantine et déjà décachetée, tamponnée dans le Midi; une lettre de Louise sans doute. Après quelques secondes d'hésitation et un furtif regard derrière moi, je la cachai dans une poche. Pour la lire, j'attendrais le soir.
Ce fut comme une exhalaison de fraîcheur. Avec des mots simples mais justes, si justes, l'enfant s'exprimait par courtes phrases, la naïveté même de son orthographe ravissait; elle donnait à sentir, elle donnait à voir; la lecture finie, une image de bouquet coloré persistait à mes yeux, rémanence vive et bigarrée, celle éprouvée à marcher au soleil, yeux fermés... Le lendemain, je remettais le bouquet dans le casier de Quentin. Les jours suivants, il nous arrivait de nous croiser, au hasard des couloirs du collège: nous n'échangions aucun mot mais des regards d'une profonde expressivité, regards que, modeste comédien - amateur, j'aurais aimé reproduire sur scène.
Au fil du temps, d'autres lettres de Louise apparurent dans mon casier. Y étaient évoqués, toujours avec la même grâce fleurie, les petits faits d'une vie de petite fille. Puis il me sembla que le rythme s'en ralentissait. Et, un jour, tout cessa. D'ailleurs Lefaur était devenu comme invisible, il allait désormais faire cours au gymnase sans plus passer par notre salle; aussi discret, il repartait. Un sombre pressentiment me faisait tressaillir parfois. Enfin, il manqua. D'un haussement d'épaule, je chassais mes inquiétudes.
Or un matin, à l'arrivée au collège, j'apprends que mon ami est à l'hôpital depuis quelques jours. Quelques minutes suffisent pour m'y rendre en voiture. Rongé d'inquiétude, me voilà dans sa chambre. Je frappe, j'entre. Surprise: assis en travers de son lit, un chevalet devant lui, il peint. Avec un grand sourire: « Ah ! c'est toi! Tu vois, je me suis remis à l'aquarelle!» Je ne savais pas même qu'il faisait de l'aquarelle. Dans le métier, le prof de gym est, aux yeux d'autres enseignants, ce que la musique militaire est à la musique. Alors Quentin, un aquarelliste, artiste fugace des couleurs et de l'eau! ... Un bouquet vif occupe devant lui un coin de la chambre: il le croque, j'imagine. Je m'approche. Non, un portrait, un portrait de jeune fille, et de mémoire donc. Je me hasarde: « Louise?
 - T'as deviné !
- Euh... t'ras des nouvelles?
- Oui... j'ai des nouvelles... Tu penses... »
Il me raconte. Intarissable. Comme jamais. De nouveau, j'avais cours. Je devais partir. Je reviendrais. A mon retour, il en aurait terminé. Salut. Cest fou la joie qui m'exaltait quand je quittais l'hôpital: l'escalier descendu quatre à quatre, dehors les oiseaux chantent plus fort, le vert est plus vert, le bleu plus bleu, les femmes plus femmes.
La journée passa vite. De retour chez moi, j'allai machinalement au répondeur qui clignotait un message.
«C'est l'hôpital d'Auxerre, Monsieur... Monsieur ..Quentin Lefaur est décédé ce midi, peu après votre départ. Nous sommes désolés. Pourriez-­vous passer reprendre vos lettres. » J'allai directement à sa chambre. On avait rangé. Il était allongé, pas encore blanc, pas encore froid. Nous étions seuls. Un paquet de lettres remplaçait le bouquet. Un ruban jaune les enserrait, que je défis: la mienne au dessus, les autres étaient de Louise, je les reconnaissais toutes. La petite avait donc cessé d'écrire. Son père m'avait menti. Je le regardais avec une tristesse infinie. Il en avait terminé. Je me rappelais sa dernière parole de ce matin. Sous le lit dépassait le coin d'une enveloppe jaune. La ramasser, l'ouvrir, lire.

Papa, Maman voudrait qu'on ne s'écrive plus. Ta Louise, Aix, Mardi.

Le bruit de la voiture sur l'autoroute me revient aux oreilles. Je remarque aux toits d'un village les tuiles romaines. Nous avons quitté la Bourgogne, nous approchons. Il est temps de sortir de mon silence: «Tu crois qu'on peut expédier un paquet par Poste Restante, par exemple une aquarelle roulée? »­
Par FRANS - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 21 avril 2008 1 21 /04 /Avr /2008 07:44
Note de l'auteure :
Qui es-tu Bob" pourquoi ce titre, pourquoi cette nouvelle ? L'écriture est souvent le résultat de quelque chose que l'on porte en soi, ici, il s'agit d'une question. Membre d'une association engagée dans la lutte pour les droits de l'homme, j'ai eu entre les mains des extraits du journal d'un militant républicain Nord-Irlandais, Bobby Sands, mort après une grève de la faim. Il se battait pour une cause : la liberté de l'Irlande du Nord. Mais il faisait partie de l'I.R.A., parti nationaliste qui lutta longtemps par les armes et les attentats. Devant quelques unes de ses méditations pleines de sensibilité une question m'a interpellée : Comment conjuguer sensibilité et terrorisme ?"
 

 

Qui est-tu Bob ?

 

L’été indien s’en était allé… La mer du Nord avait remis son masque d’étain d’où s’échappait un rictus menaçant les soirs de tempête, la petite ville de CLAY s’était de nouveau enveloppée dans son voile de brume et les marins s’engouffraient à la tombée du jour dans les pubs enfumés.

 C’était l’avant-dernier jour d’octobre, Bobby allait, comme chaque jour après les cours,  rejoindre son père à la prison.  Il ressentait chaque fois quelque fierté au moment de franchir la lourde porte, comme un privilège sur ses camarades.

Mais aujourd'hui le grand Fred l'avait questionné, non pas sur son père dont il parlait parfois comme le gardien chef, mais sur la vie qu’on y menait là-bas. A cela il n'avait su que répondre. Le travail du père, on n’en parlait jamais à la maison et son entrée quotidienne dans la haute enceinte grise, à la fin du jour, était comme une parenthèse dans sa vie.

 Ce soir-là il pénétra dans la cour intérieure, regardant les façades uniformément grises ;  les fenêtres étaient petites, carrées, serrées les unes contre les autres, barrées de trois épaisses barres de fer.  Il commença à les compter mais s’arrêta très vite car l'une d'elles venait de s'éclairer. Il  fixa son regard sur ce carré lumineux, mais n'aperçut pas la vie. La lumière était blanche,  froide, coupée par trois fois. Autour de lui,  la cour devenait sombre, humide. Maintenant les carrés de lumière s'ajoutaient les uns après les autres.  Les pavés du sol suintaient un reflet pâle.

 Le soir,  le nez dans son assiette, Bobby demanda au père :

-          Eh Pa !  dans la prison,  la vie c’est comment ?

-          La vie !  une chienne de vie,  fiston ! la guerre.

Le père avait laissé échapper ces quelques mots, puis s'était tu. La cuillère avait repris son rythme régulier. Les autres soirs,  il s'amusait à regarder s'élever vers le plafond les volutes de vapeur ; il agitait sa cuillère pour dessiner des arabesques éphémères sans cesse renouvelées. Mais ce soir-là il n'avait pas 1 'insouciance à s’émerveiller devant l'invisible. Son imagination était toute cristallisée sur ces carrés bien alignés et mesquins derrière lesquels on ne sentait pas la vie. Pourtant, la vie devait être partout, ses yeux étaient gavés de couleurs, ses oreilles étaient remplies de rythmes et de musiques. Il se mit à enlever  le couvert avec une hâte particulière. Il regardait les aiguilles de la pendule qui n’en finissaient pas de faire leur ronde.  Il aurait voulu être à demain …

 October, 31st 1980,  Bobby avait le regard suspendu à ces quelques lettres écrites à la craie blanche, …il attendait. La sonnerie retentit. Il se précipita vers la sortie. Le mur de l’enceinte était là, imposant. Il lui parut plus haut qu’à l’habitude. Le gardien entrouvrit la porte. Bobby fit semblant de se diriger vers le bureau du père mais il bifurqua et pénétra dans un grand couloir, étroit, interminable ; c'était un alignement de portes grises toutes semblables, toutes fermées. Et le silence.  Et s’il rencontrait quelqu’un ? Il revint sur ses pas.  Il avait l'impression de porter tout le poids de ces murs sur les épaules.  Il entendit le claquement d'une porte,  le son métallique et froid d'une serrure. Mais ce n'était pas cela qu'il cherchait. Le savait-il d'ailleurs ? Il sentait tout cela confusément. Il reviendrait.

Le jour mélancolique des Morts était passé. Bien décidé cette fois-ci à en savoir plus Bobby se dirigea vers la cour attenant au pignon de la prison.  Il pressa le pas car il  avait aperçu  un groupe d'hommes qui couraient en rond.  Il vit que ces hommes avaient le teint gris, des yeux sans couleur et qui ne regardaient rien. Il eut peur et recula.  Il hésitait,  allait-il partir,  renoncer ?  Il entendait  le pas régulier, monotone des hommes qui couraient.  Il contourna le mur puis arriva de l’autre côté de la prison.

Là les ouvertures barrées descendaient presque à niveau du sol.  Il n'osait pas regarder à l'intérieur de peur de rencontrer un de ces visages sans vie.

-          Hé !  Petit, que fais-tu là ?

L’enfant sursauta, fit volte face. Un homme,  les mains agrippées aux barreaux, le regardait. Et voilà que tous les deux se trouvaient là, émus.  Tous les deux avaient cherché désespérément un signe de vie. Et aujourd'hui chacun le trouvait dans l'autre.  Ils se regardaient sans oser interrompre cet instant privilégié. L’enfant avait fini par dire :

«  Je… je m’appelle Bobby, mon père est gardien et je voulais savoir... » L'homme  avait quelque peu tressailli quand Bobby avait dit son nom.  Il regardait ce petit homme un peu saoulé par cette bouffée d'air qu'il recevait en plein visage après tant de mois.

       - Que veux-tu  savoir Bobby ?

       - Oh, maintenant,  je sais !

       - Et que sais-tu maintenant ?

       - Je voulais savoir si la vie en prison était comme au dehors. C'est très curieux,  je croyais …

       - La vie, vois-tu Bobby, elle est en nous, elle est partout. Mais beaucoup ne la voient pas. Ils passent à côté d’elle sans s’en rendre compte. C’est terrible.  Ils se croient libres, vivants mais ils ne voient pas les barreaux qui les entourent.  La vie elle se mérite,  il faut y être attentif.

- Mais ici, que peut-on trouver ? Il n'y a rien.

- Détrompe toi Bobby !

- Que veux-tu dire ?

       - Tu vois,  chaque matin quand je me réveille, je viens à la fenêtre regarder la lumière du jour, la couleur du ciel, il passe par toutes les gammes de bleu, de gris, je regarde les nuages qui passent et ils me disent le sens du vent, je respire l’air et j’apprends si l’océan ce jour là est chargé d’embruns. Mais ce sont les oiseaux qui me disent le plus de choses : ils piaillent, ils virevoltent, ils se disputent et ne savent pas vivre en paix. Ils me rappellent les hommes toujours prêts à s’affronter. Ces oiseaux ont tout l’espace et pourtant ils se chamaillent  cette cour de prison. Mon champ de vision est limité mais je demeure en éveil et c’est cela qui compte,   beaucoup n’attendent plus rien …

 Bobby écoutait avide, c’était bon d’entendre tous ces mots.

- Je pourrais revenir te voir, dis ?

- C'est toi qui me demandes cela ? Tu sais, cela fait des mois que je n'ai personne à qui parler,  des mois que quelqu'un ne m'avait écouté...


Bobby était parti en courant. Il aurait eu envie de sortir de la prison, d'aller jusqu'au bout de la petite ville de CLAY, de laisser les usines et les maisons de brique pour prendre le chemin de traverse qui mène à la lande et se perd dans les bruyères. Mais le père devait déjà l'attendre et il ne fallait pas ... non il ne fallait surtout pas !

 Journées grises de novembre. Un crachin tenace enveloppait les gens, les maisons et tout le littoral. Mais pour Bobby, les quelques minutes passées à la prison étaient comme une éclaircie à la fin du jour. Désormais le soir, pendant le souper,  il jetait furtivement un regard vers le père.  Il ressemblait  à un de ces visages fermés qu’il avait aperçus dans la prison. Sa pensée allait alors à ce jeune prisonnier. Parfois il osait poser des questions sur le pourquoi de l’emprisonnement, le père lançait alors des mots chargés de fureur, il parlait de groupes terroristes, de victimes innocentes blessées dans la rue, de cette violence aveugle. Bobby avait du mal à comprendre. Son ami ne pouvait pas être capable de tout cela.

 Le lendemain, Bobby se dirigea de l’autre côté de la façade comme à l’accoutumée.

- Hello, petit Bobby, je t'attendais...

- Que font-ils ? Je ne comprends pas, on dirait qu'ils ferment !

- Oui, Bobby, j’ai appris qu'ils commencent à murer toutes les fenêtres avec des plaques de tôle.

- Mais pourquoi ?

- Ils ne veulent même pas nous laisser rêver.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Tu vois, l’homme peut endurer beaucoup de privations mais il y a une chose dont il a besoin pour vivre c’est la pensée, le rêve. Le soir quand je regarde  le ciel étoilé mon esprit est capable de me transporter au delà des barreaux et  cela ils ne le veulent pas.

Le jeune prisonnier s'était tu. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de Bobby.

- Laisses-moi un papier et un crayon et reviens demain...  je crois qu'après nous ne pourrons plus nous revoir.

 Le lendemain Bobby prit le chemin de la lande.  Il fallait que ses yeux se nourrissent de cette terre aux couleurs violettes,  il fallait qu'il se rappelle cette tache jaune d'un buisson d'ajoncs, et le petit cottage aux murs lisses, si blancs, sous le toit d'osier gris.  Il faudrait pouvoir lui dire l'essor des corneilles au ras des haies touffues, demain, il faudrait lui remplir sa  mémoire,  c'était  une  question  de vie  et cela   Bobby l'avait compris.

 Cet fin d'après-midi là, la gibecière sur le dos,  il pénétra dans la cour de la prison, esquissa un salut rapide auprès du gardien d’entrée. Le pas fébrile, il marcha vers son ami. Il était là, il semblait regarder au loin l'enchevêtrement des barbelés.  Bobby lui tendit avec précaution le brin de bruyère arraché à la tourbière et les deux voix se mêlèrent dans un murmure. Les minutes s'écoulèrent avec un goût d'éternité.

Il avait dû attendre le Dimanche pour s'éloigner de CLAYTOWN et aller où le ciel semble

plus vaste qu'ailleurs.  Il était parvenu au bout du promontoire,  jusqu’à son dernier escarpement, là où le gris acier de l'eau se confond avec celui du ciel et donne une impression d'infini. Le regard arrêté par quelques mèches d'écume,  il respirait l'air qui sentait le varech.

Enfin, il déplia la feuille de papier griffonnée  «  Je penserai à toi Bobby,  je te verrai courir dans la tourbe et la bruyère, reprendre ton souffle, le regard tendu vers le rivage empli de battements d'ailes et d'appels, tu seras ma fenêtre, et peut-être un peu mon esprit. J'ai oublié de te dire,  je m’appelle Bob, et mes copains m’appelaient Bobby. »

 Le front posé à même l'herbe rase, le jeune adolescent sentait peser sur lui tout le poids de questions inconnues jusqu'alors : Il avait cru que les choses de la vie étaient simples,  qu’il y avait les bons et les méchants.  Il pressentait  le mystère des personnes. La frontière entre le bien et le mal lui paraissait aujourd’hui aussi floue que le tracé imprécis de l’horizon noyé dans la brume. « qui es-tu Bob ? Je n'ai pas compris !  »  Un énorme sanglot secoua le corps recroquevillé sur lui-même.  Plus bas, le battant des vagues cognait contre la falaise.

 Les éclats de bombe,  les attroupements dans les rues,  il ne les avait pas oubliés.  Il se souvenait aussi des mots si souvent crachés par le père : attentat, terrorisme.

Longtemps, Bobby resta désemparé  ...

 Puis, peu a peu,  le vent s'était calmé, une légère brise venait tout droit de la mer. Le visage du prisonnier se mêla  à un vol de mouettes  . . . L'adolescent sentit tout son être se tendre, métamorphose  douloureuse que  l'être  de boue  vers  l'oiseau du ciel.

 Les images défilaient sur le petit écran.  Attentif, Bobby découvrait les combats de rue qui se répétaient depuis des années, il voulait comprendre le pourquoi de tout cela. Le journaliste, ce soir-là, parla d’une grève de la faim entamée par un prisonnier de la prison de CLAYTOWN.

Bobby tressaillit. Quelques billes de verre terni s’échappèrent de sa main pour rouler sur le sol… tandis que de sa cellule Bob percevait un son de cornemuse dont les notes aiguës déchiraient le pan de brume.


Le rendez-vous

 

D’un geste sec,  précis, Milène appuya sur les clapets de la valise.   Des airs de Strauss, écoutés le jour de l’an, lors du concert en eurovision, accompagnaient  ses ultimes préparatifs. Ce concert, elle y était fidèle chaque année. C’était le signe tangible du passage, le maillon qui reliait les années entre elles, la racine et le bourgeon. Par chance elle était tombée sur sa  rediffusion à la radio ce jour là et s’était empressée de monter le son ; la musique ample et généreuse s’était engouffrée dans la cage de l’escalier et l’avait rejointe jusqu’aux combles.

 Mais aujourd’hui une attente particulière l’habitait. Elle avait la perspective d’aller passer l’épiphanie de l’autre côté des Pyrénées.  Elle rassembla  ses bagages devant l’entrée.

Il l’attendait,  déjà assis dans la voiture. Elle s’y engouffra. Enfin,  ils étaient partis ! L’essuie-glace balayait au rythme du métronome  le pare-brise sans cesse éclaboussé par une pluie fine, soutenue. Milène ferma les paupières. Elle écoutait la pluie cogner contre la vitre. Elle se mit à essayer de trouver l’expression juste pour définir ce qu’elle entendait. Cette musique unique, propre à ces multiples gouttelettes d’eau s’égrainant sur le carreau, lui jetait un défi.  Elle songea au « petit gravier » de la pluie, au « crépitement » et puis sa pensée partit dans un autre vagabondage.

 Elle attendait beaucoup de ce voyage. L’automne avait été très pénible,  des convocations, et puis des attentes et puis des espoirs déçus. Elle avait frappé à beaucoup de portes et chaque fois elle avait reçu la même réponse affirmative : « nous ne pouvons rien pour vous ». Mais elle refusait ce credo. A vingt huit ans elle croyait en la vie et exigeait sa place au soleil. Ce voyage allait être une accalmie,  peut-être le bout du tunnel. Au départ elle pensait y aller seule, mais il avait fini par la convaincre, il l’accompagnerait.

 Les kilomètres défilaient sous la grisaille maintenant généralisée. Elle proposa de mettre un CD pour mettre de la couleur à ces heures grises. Il aimait Brel par dessus tout. Il y retrouvait ses propres interrogations, mais surtout il y puisait une énergie de vie. Quant à elle, l’univers de Brel avait le voile de la mélancolie et aujourd’hui elle avait besoin de légèreté. Elle effeuilla quelques albums … Aux   premières notes elle sourit, « le baiser »  de Souchon épousait son humeur qui se voulait insouciante.

 A ces yeux certaines chansons tenaient du petit miracle, une  alchimie mystérieuse de mots, de notes. Les minutes s’écoulaient, tantôt l’un, tantôt l’autre avançait une idée, ils s’arrêtaient dessus puis rebondissaient sur une autre.

Les paysages s’effaçaient les uns derrière les autres et laissaient  les scènes du quotidien  s’estomper peu à peu.  Déjà il y avait entre eux deux comme un parfum qui aurait pu s’appeler « Ailleurs ».  Elle aimait ce  no man’s land  où il est aisé de dépasser la logique des jours, de transcender le présent.

 Noël était derrière eux. Son ami n’avait pas oublié d’emporter le ballotin de chocolats qui venait d’un chocolatier récemment installé. Cette boutique était un véritable joyau pour la ville, ils avaient réussi à faire du nouveau dans un domaine où la tradition est la référence, ce tour de force de créer une tonalité nouvelle à la symphonie classique. Il attendit de ne plus conduire pour profiter pleinement de l’instant. Il délia  le ruban d’un geste religieux ; l’homme était  gourmet et savait  mesurer la valeur de ces bijoux. Au plaisir fin du palais s’ajoutait celui de l’imaginaire. En effet, chaque petit pavé de chocolat  emmenait  son hôte vers  des horizons lointains, les noms des épices étaient évocateurs  et les saveurs  nouvelles.  Il  en   proposa  à  Milène   puis   concentra  son  attention  sur  ces  carrés  aux  bruns chauds,  les uns éclaboussés de pistil safrané, d’autres rehaussés de  poivre rose de Chine…  Il tenait dans les mains l’univers et ses couleurs, il songeait au travail de ces hommes  ramassant les fèves de cacao dans les champs de Madagascar ou la bergamote de Calabre.   Alors plein de respect devant ce savoir faire,  il en choisissait un et le dégustait. 

     Les verts nuancés du  Pays Basque faisaient place maintenant  aux patines roses et ocres. La terre de cailloux de Cervantès s’étalait  généreusement devant eux. Milène découvrait cet  immense plateau de Castille où les bulldozers mordent les montagnes desséchées pour gagner quelque terre. Elle eut alors l’heureuse sensation de lâcher prise. La lumière belle devenait forte,  elle s’empressa de mettre ses lunettes noires achetées avant son départ. L’homme se tourna vers elle et lui sourit d’un air approbateur.

Milène aujourd’hui avait faim. Tout dans ce voyage prenait une saveur particulière. Elle savoura ganaches et pralinés, écouta avec une égale ferveur la voix de Pavarotti  ou la musique échevelée de River’s Dances tandis que ses yeux, sans fin, se nourrissaient de cette mouvance de la terre.

 Ils s’arrêtèrent à une station pour faire le plein et  poussèrent jusqu’à la cafétéria. Tout le monde parlait  dans une joyeuse et bruyante cacophonie.  Tout était pareil et pourtant tout était différent. Les voix, les rires, même le bruit de la machine à café semblaient autres. Milène aimait cet ailleurs qui a ce pouvoir irrésistible de mettre les sens en éveil, de nourrir d’une sève nouvelle chaque instant.   Il reposa sa tasse de café dans la sous tasse et se leva.

             - Allez viens,  Madrid nous attend !

 Ils reprirent l’autoroute un peu à contre cœur. Mais ils s’étaient mis d’accord : les petites routes les auraient retardés, et ils s’étaient donnés rendez-vous là-bas pour faire la fête le soir même de leur arrivée …

 

Ils étaient à cette heure de fin du jour où le soleil descend, jouant avec l’horizon. Ce jour-là le soleil demeurait masqué derrière une palette de pourpres et de roses. L’homme baissait régulièrement la vitre qui, comme un voile, dissimulait la finesse du tracé. Il avait fait le pari qu’ils réussiraient à le voir avant qu’il  ne disparaisse définitivement de la ligne frontière entre terre et ciel. Ils roulaient dans l’attente que chaque virage serait l’instant où le feu du ciel se dévoilerait sans pudeur. Elle s’était prise au jeu. Puis peu à peu une véritable frénésie s’était emparée d’elle comme si toutes les attentes accumulées de chaque jour s’étaient cristallisées dans cet instant. La joie frénétique est parfois proche du désespoir, Milène le savait. Elle connaissait bien l’heure des clairs-obscurs. L’air vif de la sierra s’engouffrait par vague. Elle s’apprêtait à faire remonter la vitre quand  une pupille de lumière apparut de derrière la courbe d’un massif. Des soleils couchants elle en avait vus souvent, mais ce soir-là, était-ce la qualité de son attente, elle eut la sensation d’un regard  d’une intensité unique mais qui n’éblouissait pas. Cette lentille à l’éclat chatoyant permettait  la confrontation. C’était un instant plein pour eux deux, l’ivresse de l’homme et de la femme pouvait se mélanger à celle de ce cœur qui semblait palpiter.Ils s’arrêtèrent quelques minutes sur la bande d’arrêt d’urgence. Le moment était calme, de rares véhicules leur rappelaient qu’ils n’étaient pas seuls.  Milène  aimait ces grands espaces à perte de vue, où le regard ne rencontre aucun obstacle, où l’angoisse desserre l’étau. L’homme se pencha pour arracher une  branche de thym sauvage. L’air était parfumé et sentait la garrigue.

                                                                                                                                

Maintenant le soir était tombé, ils aperçurent au loin les lumières de la capitale et le profil sombre protecteur de la sierra qui se découpait sur un ciel jamais tout à fait noir. Ils se sentirent happés par la folle madrilène. Les illuminations de Noël, les néons multicolores, les trottoirs arpentés par la foule des passants les invitaient à se fondre dans la ville.                      

Milène  proposa de laisser les bagages à l’hôtel. Ils aimaient l’imprévu  et ne faisaient jamais de réservation. Ils fuyaient les établissements standards et étaient à l’affût du petit hôtel qui semblait leur livrer un peu de vérité sur le lieu et les gens. Instinctivement ils se dirigèrent vers les vieux quartiers populaires. Les rues étaient étroites, et les lampadaires n’éclairaient que faiblement des façades d’un autre âge. Ils repérèrent une petite enseigne lumineuse.

 

 

L’entrée était sombre, d’anciennes affiches publicitaires  évoquaient une époque révolue. Déjà son ami commençait à remplir les formalités d’usage. Milène suivit alors l’homme qui lui avait fait signe de prendre le petit escalier qui menait aux chambres. Le couloir était feutré.  Il ouvrit une porte qui donnait sur une pièce à l’aspect désuet. Un velours d’un rouge sombre couvrait le lit et encadrait la fenêtre.  L’homme était reparti en murmurant quelques mots. Elle s’assit sur le bord du lit, se mit à caresser  l’étoffe, elle était douce. Milène se mit à frissonner. Le silence inattendu lui devenait soudain insupportable, elle se leva et se dirigea vers la salle de bains. Le bruit de la chasse d’eau apaisa son malaise quelques minutes. Puis le silence à nouveau se fit. Une angoisse oppressante qu’elle avait oubliée ses dernières heures réapparut.  Peu à peu  elle entendit au loin la rumeur de la ville, les klaxons d’automobilistes pressés,  elle s’approcha de la fenêtre et aperçut le mouvement giratoire  d’un gyrophare. Tout l’appelait à descendre, elle ravala son sanglot … courut rejoindre son ami et l’entraîna  à l’extérieur.

 

Au bout de la rue la belle citadine était là,  qui fourmillait, qui bougeait et Milène, avec cette formidable envie de vivre qui bouscule les principes, énonce les désirs,  se mit à courir sur l’asphalte.

 L’homme la rattrapa, lui prit la main :

 

-          une tequila ?

-          non, un Cuba libre !

 

Le couple s’enfonça dans la  longue nuit lumineuse ; demain ils  iraient voir le célèbre musée du Prado  et admirer les toiles de Goya, Bosch, Rembrandt… jusqu’à plus faim. Et, ce n’est qu’après que Milène irait à son rendez-vous retenu depuis des mois auprès  d’un ophtalmologue  renommé.

Celui-ci confirmerait ou non le diagnostic déjà posé : cécité irréversible précoce.

 

 

Par FRANS - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 7 avril 2008 1 07 /04 /Avr /2008 07:44

Le plus bourguignon

des livres de François LE GUENNEC

L'Oeuf sur le jet d'eau est un hymne à la féminité. On y trouve douze douzaines de croquis de femmes, des femmes réelles, des femmes virtuelles, des femmes héroïques, des femmes ordinaires, des jeunes, de très vieilles, de très gentilles, de très nulles (mais celles-là il n'y en a guère !)

C'est aussi le récit d'une éducation sentimentale. Moins pessimiste cependant que celle de Flaubert.

L'Oeuf sur le jet d'eau est intitulé d'après un poème de Jean Cocteau :

Mon coeur est l'oeuf qui danse

sur le haut du jet d'eau

On ne peut pas se perdre : certains chapitres indiquent le mode d'emploi, le chemin à suivre. C'est le plus facile de mes livres, on peut le lire au premier degré, même s'il est caractéristique de la littérature à notre époque.

C'est aussi le plus bourguignon. Comme je rappelle des histoires de l'Yonne et de toute la Bourgogne, on peut s'amuser à y reconnaître des lieux connus, à Auxerre, à Avallon, à Toucy ou à Dijon; ou même des personnalités du monde politique mais surtout artistique, en particulier des musiciens.

La couverture reproduit une aquarelle de mon ami Hosotte, avec qui j'ai déjà réalisé Esquisses voilà deux ans – c'était effectivement une ébauche du présent livre.

L'Oeuf sur le jet d'eau est mon cinquième ouvrage. Il est disponible dans les bonnes librairies ou auprès de l'auteur : fleguennec@gmail.com. Et postal :Editions du paradis, 17 rte de chablis 89800 Lichères.



Par FRANS - Publié dans : Etudes
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Mardi 19 février 2008 2 19 /02 /Fév /2008 13:02

Le texte qui suit est extrait de la présentation par Marie Odile DELACOUR et Jean René HULEU des nouvelles algériennes d'isabelle EBERHARDT (éd. Liana Lévi, 5° édition, 1998)

Isabelle [...] signe ses articles dans les journaux d'Alger du nom de Mahmoud Saadi. Ce personnage énigmatique, vêtu d'un burnous blanc et coiffé du turban des nomades, ne peut manquer d'attirer l'attention des journalistes venus accompagner le président Émile Loubet en visite officielle en Algérie. Pourtant, si elle n'en avait pas fait la confidence, aucun des reporters n'aurait deviné que ce grand jeune homme désinvolte, au regard volontaire, était une femme.
 

Au moment où la conquête des territoires du Sud n'est pas encore achevée et où certains posent encore la question de l'utilité de la colonisation, Isabelle Eberhardt adopte une démarche inverse de celle des colons: elle va vers la société musulmane pour s'y fondre. Voilà un comportement propre à exciter l'imagi­nation des reporters réunis en banquet, enchantés de découvrir à Alger une «consœur» aussi originale.

 

Personnage fascinant pour la métropole - l'orienta­lisme est à la mode et l'on découvre enfin qu'il existe de par le monde d'autres grandes civilisations - surtout quand on le compare à la Kahena, la guerrière berbère de l'Aurès qui parcourait les tribus pour y prêcher la haine de l'en­vahisseur.

 

Personnage irritant, pour les colons évidemment, mais pour beaucoup d'autres aussi parce que insaisissable et entouré de mystères. Mystères qu'Isabelle contribue parfois à épaissir, notamment quand il est question de ses origines.

 

Le père qu'elle désigne au début de sa lettre à la Petite Gironde n'a certainement jamais existé et jamais elle n'en a livré le nom. L'acte de naissance de cette exilée volontaire, comme celui d'une fille naturelle, ne stipule que le nom de sa mère - Nathalie, Charlotte, Dorothée Eberhardt - née â Moscou et veuve depuis 1873 (soit quatre ans avant la naissance d'Isabelle) du général Paul Carlowitch de Moerder, aide de camp du tsar.

 

En réalité « Mahmoud Saadi» est l'héritier d'une lignée de femmes. Sa mère ne porte pas non plus le nom de son père, le Russe Nicolas Korf, mais le patronyme de sa propre mère, Eberhardt.Ainsi la vie d'Isabelle-Mahmoud débute par une énigme. II n'est pas impossible qu'elle-même n'ait jamais su qui-était son père. On dirait qu'elle joue autour de ce thème: dans d'autres lettres, elle évoque un père médecin turc musulman...

 

Aucun de ses biographes n'a pu apporter de réponse satisfaisante sur ce point. La plupart, en particulier Victor Barrucand et Robert Randau, qui tous deux ont connu Isabelle de son vivant et ont été ses amis, ses défenseurs, ont attribué cette paternité à celui qu'elle désigne dans sa lettre à la Petite Gironde comme son «vieux grand'oncIe». Il s'agit d'Alexandre Trophimowsky, arménien, pope défroqué qui fut le précepteur des cinq enfants de madame de Moerder. Mais il fit mieux: ce libre penseur bouleversa l'existence de la famille en séduisant la générale, fuyant avec elle et sa progéniture l'étouffante société tsariste de Saint- Pétersbourg.

 

D'autres auteurs ont poussé la hardiesse beaucoup plus loin, notamment Pierre Arnoult, spécialiste d'Arthur Rimbaud, dont les thèses furent reprises par Françoise d'Eaubonne dans La Couronne de sable (Flammarion, 1967). II attribua au poète maudit la paternité d'Isabelle.
Isabelle Eberhardt, fille de l'homme aux semelles de vent ? Séduisante hypothèse mais qui ne s'appuie sur aucun élé­ment irréfutable. Pierre Arnoult établit sa conviction sur trois présomptions: une ressemblance frappante entre deux photographies; la singularité du choix des prénoms - Isabelle, comme la sœur préférée de Rimbaud, Wilhe­mine, comme la reine de Hollande, dans l'armée de laquelle Rimbaud s'était engagé pour partir â Java; le fait qu'un mois auparavant, à l'époque de la conception d'Isabelle, il avait séjourné dans les Alpes et proba­blement à Genève .

 

Plus convaincante reste la similitude de ces deux des­tinées météoriques, une même fascination de l'ailleurs et un silence trop précoce. Mais faut-il vraiment s'étonner de cette sorte de filiation spirituelle issue d'une époque où des Européens cherchaient à échapper au XIX° siècle étriqué pour partir â l'aventure vers des terres vierges de tous préjugés bourgeois ?

Marie Odile DELACOUR et Jean René HULEU

Par FRANS - Publié dans : Etudes
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Mardi 19 février 2008 2 19 /02 /Fév /2008 12:59

 

 

La Rivale a été écrite en avril 1904 alors qu'Isabelle EBERHARDT venait de quitter Alger, pour reprendre la route du Sud oranais. Ce texte, daté d'Aïn Taga, fut envoyé en route à son ami Victor Barrucand, directeur de l'Akhbar, journal arabophile auquel Isabelle collaborait régulièrement.

 

Un matin, les pluies lugubres cessèrent et le soleil se leva dans un ciel pur, lavé des vapeurs ternes de l'hiver, d'un bleu profond.
Dans le jardin discret, le grand arbre de Judée tendit ses bras chargés de fleurs en porcelaine rose.
Vers la droite, la courbe voluptueuse des collines de Mustapha s'étendit et s'éloigna en des transparences infi­mes.
Il y eut des paillettes d'or sur les façades blanches des villas.
Au loin, les ailes pâles des barques napolitaines s'éployèrent sur la moire du golfe tranquille. Des souffles de caresse passèrent dans l'air tiède. Les choses frisson­nèrent. Alors l'illusion d'attendre, de se fixer, et d'être heureux, se réveilla dans le cœur du vagabond.
Il s'isola, avec celle qu'il aimait, dans la petite maison laiteuse où les heures coulaient, insensibles, délicieuse­ment alanguies, derrière le moucharabié de bois sculpté, derrière les rideaux aux teintes fanées.
En face, c'était le grand décor d'Alger qui les conviait à une agonie douce.
Pourquoi s'en aller, pourquoi chercher ailleurs le bon­heur, puisque le vagabond le trouvait là, inexprimable, au fond des prunelles changeantes de l'aimée, où il plongeait ses regards, longtemps, longtemps, jusqu'à ce que l'an­goisse indicible de la volupté broyât leurs deux êtres ?
Pourquoi chercher l'espace, quand leur retraite étroite s'ouvrait sur l'horizon immense, quand ils sentaient l'uni­vers se résumer en eux-mêmes ?
Tout ce qui n'était pas son amour s'écarta du vagabond, recula en des lointains vagues.
Il renonça à son rêve de fière solitude. Il renia la joie des logis de hasard et la route amie, la maîtresse tyran­nique, ivre de soleil, qui l'avait pris et qu'il avait adorée.
Le vagabond au cœur ardent se laissa bercer, pendant des heures et des jours, au rythme du bonheur qui lui sembla éternel.
La vie et les choses lui parurent belles. Il pensa aussi qu'il était devenu meilleur, car, dans la force trop bruta­lement saine de son corps brisé, et la trop orgueilleuse énergie de son vouloir alangui, il était plus doux.
... Jadis, aux jours d'exil, dans l'écrasant ennui de la vie sédentaire à la ville, le cœur du vagabond se serrait douloureusement au souvenir des féeries du soleil sur la plaine libre.
Maintenant, couché sur un lit tiède, dans un rayon de soleil qui entrait par la fenêtre ouverte, il pouvait évoquer tout bas, à l'oreille de l'aimée, les visions du pays de rêve, avec la seule mélancolie très douce qui est comme le par­fum des choses mortes.
Le vagabond ne regrettait plus rien. Il ne désirait que l'infinie durée de ce qui était.
 
La nuit chaude tomba sur les jardins. Un silence régna, où seul montait un soupir immense, soupir de la mer qui dormait, tout en bas, sous les étoiles, soupir de la terre en chaleur d'amour.
Comme des joyaux, des feux brillèrent sur la croupe molle des collines. D'autres s'égrenèrent en chapelets d'or le long de la côte; d'autres s'allumèrent, comme des yeux incertains, dans le velours d'ombre des grands arbres.
Le vagabond et son aimée sortirent sur la route où personne ne passait. Ils se tenaient par la main et ils souriaient dans la nuit.
Ils ne parlèrent pas, car ils se comprenaient mieux en silence.
Lentement, ils remontèrent les pentes du Sahel tandis que la lune tardive émergeait des bois d'eucalyptus sur les premières ondulations basses de la Mitidja.
Ils s'assirent sur une pierre.
Une lueur bleue coula sur la campagne nocturne et des aigrettes d'argent tremblèrent sur les branches humides.
Longtemps, le vagabond regarda la route, la route large et blanche qui s'en allait au loin.
C'était la route du Sud.
Dans l'âme soudain réveillée du vagabond , un monde de souvenirs s'agitait.
Il ferma les yeux pour chasser ces visions. Il crispa sa main sur celle de l'aimée.
Mais, malgré lui, il rouvrit les yeux.
Son désir ancien de la vieille maîtresse tyrannique, ivre de soleil, le reprenait.
De nouveau, il était à elle, de toutes les fibres de son être.
Une dernière fois, en se levant, il jeta un long regard à la route : il s'était promis à elle.
 
... Ils rentrèrent dans l'ombre vivante de leur jardin et ils se couchèrent en silence sous un grand camphrier.
Au-dessus de leurs têtes, l'arbre de Judée étendit ses ,
bras chargés de fleurs roses qui semblaient violettes dans la nuit bleue.
Le vagabond regarda son aimée, près de lui.
Elle n'était plus qu'une vision vaporeuse, inconsistante, qui allait se dissiper dans la clarté lunaire.
L'image de l'aimée était vague, à peine distincte, très lointaine. Alors, le vagabond, qui l'aimait toujours comprit qu'il allait partir à l'aube, et son cœur se serra.
 
Il prit l'une des grandes fleurs en chair du camphrier odorant et la baisa pour y étouffer un sanglot.
Le grand soleil rouge s'était abîmé dans un océan de sang, derrière la ligne noire de l'horizon.
Très vite,. le jour s'éteignit, et le désert de pierre se noya en des transparences froides.
En un coin de la plaine, quelques feux s'allumèrent. Des nomades armés de fusils agitèrent leurs longues draperies blanches autour des flammes claires.
Un..cheval entravé hennit.
Un homme accroupi à terre, la tête renversée, les yeux clos, comme en rêve, chanta une cantilène ancienne où le mot amour alternait avec le mot mort...
Puis, tout se tut, dans l'immensité muette.
 
Près d'un feu à demi éteint, le vagabond était couché, roulé dans son burnous.
La tête appuyée sur son bras replié, les membres las, il s'abandonnait à la douceur infinie de s'endormir seul, inconnu parmi des hommes simples et rudes, à même la terre, la bonne terre berceuse, en un coin de désert qui n'avait pas de nom et où il ne reviendrait jamais.

 

Par FRANS - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 9 février 2008 6 09 /02 /Fév /2008 14:23

 

Le 8 février, Yvon HOUSSAIS et Bruno CURATOLO réunissaient les meilleurs spécialistes du genre pour une journée d'études à l'Université de Franche Comté – rue Mégevand à Besançon.

René GODENNE, belge comme l'indiquent ses initiales, et que d'aucuns appellent le « pape de la nouvelle » ouvrit la séance (après la bienvenue de B. Curatolo, Directeur du centre Archives, Textes et Sciences des textes) par un inventaire de la nouvelle dans le premier XX ème siècle. Il rappela notamment que dans ces temps lointains, trois auteurs de nouvelles avaient reçu le Goncourt.

La nouvelle moderne est souvent décrite comme un récit « où il ne se passe rien ». Michel VIEGNES (Université de Fribourg) en donna une explication basée sur trois exemples, des textes de Tchekhov, Hemingway et Julien Gracq. Pour lui, ce refus de considérer l'événement et de lui donner un sens est une conséquence de la guerre 1914-18 (au XIX ème siècle, le désenchantement post-impérial avait produit un essor comparable, mais caractérisé par une fuite dans le fantastique).

Le charme méditerranéen d'Azza BEN YOUSSEF, de l'Université de Sousse, s'est mis au service de Paul Morand, auteur exilé et oublié, mais qui consacra une part majeure de son activité à la nouvelle et y connut la célébrité. Elle montra comment, dans les années 192*, l'auteur de Ouvert la nuit  inventa un style apte à décrire l'urgence d'une vie... nouvelle.

Le charme parisien, en la personne de Sandrinelle BEDRANE (Paris III Sorbonne nouvelle ) est à l'inverse tourné vers l'avenir du genre. Le succès du semi-poche paraît favorable à l'édition ou à la réédition de nouvelles. Mais est-ce une bonne chose que d'appeler du même terme tout texte bref ? Sabrinelle ne le pense pas.

Yvon HOUSSAIS, lui, a étudié l'accueil fait au genre dans la fameuse revue Europe. Il note non une hostilité mais plutôt une indifférence vis-à-vis des nouvelles publiées ou commentées. Europe s'attache surtout à une vision du monde, à une attitude empathique et humaniste, mais partage l'indifférence du public vis-à-vis de la nouvelle.

Trois études concernent la période 1930-1945 : celle de Bruno CURATOLO nous rappelle la personnalité d'Henri Calet (mais nous avions relu La Belle Lurette avant de venir !) Il se dégage des chroniques intitulées Trente et Quarante (Mercure de France) une forme d'humour sympathique et pathétique. Eric VAUTHIER (Toulouse II Le Mirail) étudie un mouvement un peu oublié, le Nouveau Romantisme, dans les textes de Francis de Miomandre et de Jean Cassou. Quant à Cyril PIROUX, doctorant de l'Université locale, il s'interroge sur Mes Amis, d'Emmanuel Bove : recueil de nouvelles ? Ébauche ou apprentissage du roman ?

J'ai gardé pour la fin la communication, elle aussi très intéressante, de Jean François LOUETTE (Paris IV Sorbonne). L'Enfance d'un chef provient bien d'un recueil de nouvelles (on s'étonne au passage que J.P Sartre n'ait produit dans le genre que Le Mur). J. F Louette montre que Sartre y parodie le roman initiatique, façon Goethe. Mais il n'avait pas assez de sympathie envers son héros fascisant pour demeurer avec lui plus de cent pages!

Frustrant, ce résumé ? Sans doute, mais on espère bientôt les actes, en ligne ou imprimés.

FLG

 

Par FRANS - Publié dans : Rencontres
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Mercredi 6 février 2008 3 06 /02 /Fév /2008 09:09

Un auteur dans lequel je me replonge toujours avec délices, c'est Alphonse DAUDET. Ses Lettres de mon moulin sont parmi les textes au monde les plus traduits, transposés, enregistrés. Le petit Chose en revanche me met un peu mal à l'aise tant me paraît outré le sentimentalisme des personnages, le pathétique des situations.
Jean LE GUENNEC met en évidence, en recourant à la psychanalyse, les ressorts qui nous font aimer le pauvre Bamban, pleurer avec Daniel Eyssette ou rager avec lui contre les Boycouran. « Ces textes qui, sous l'effet de l'accoutumance, semblaient dépourvus de tout mystère, révèlent des dessous dont on ne soupçonnait pas l'existence » écrit dans sa préface Roger RIPOLL. Son mérite est de montrer le même fantasme, par exemple l'obsession de reconstruire le foyer familial, dont on voit bien où il s'enracine dans l'enfance de l'auteur, à travers des oeuvres diverses, Le petit chose, bien sûr, mais aussi, plus surprenant, Le moulin de maître Cornille !
Il semble, écrit-il, que bien souvent, au nom de Tartarin, on tend à réduire tout Daudet à une perpétuelle galéjade... Mais ce sourire, il s'en faut de beaucoup qu'il soit toujours gai (p.27-28)

Jean LE GUENNEC est l'auteur d'une thèse sur les Etats de l'inconscient dans le récit fantastique (1800-1900). publiée dans la même collection L'Oeuvre et la psyché.

Un drôle d'élève, ce Bamban !

Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la table... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et, à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis...

Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef­d'œuvre devant moi, sans parler. Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très bien !»

C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers... Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D'abord, les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'œuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait devenir Bamban ? J'étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche sonna... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban ?...

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.

Pauvre Bamban !

A. DAUDET : Le petit chose

Par FRANS - Publié dans : Extraits
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Mercredi 6 février 2008 3 06 /02 /Fév /2008 09:06

Boucoyran est le seul enfant noble du collège. Daniel n'a aucune sympathie pour lui : Daudet aime les déshérités. Mais au-delà de cette empathie, il y a chez lui un besoin d'humiliation manifeste. Ainsi s'explique qu'il noircisse le tableau de son séjour à Sarlande en insistant sur les misères que lui infligent les collégiens, et qu'il se laisse accuser sans protester à la place du maître d'armes. Ainsi s'explique également le ridicule de la deuxième partie, dans laquelle il se laisse mener par le bout du nez par une actrice de troisième zone. Même si - vraisemblablement - il y a là une part d'autobiographie, même s'il s'agit d'une transposition de ses amours avec Marie Rieu, Daudet insiste comme à plaisir sur ses propres ridicules, ses naivetés, ses velléités sans lendemain, avec une complaisance qui nous semble excessive. Dans ses relations réelles avec Marie, il n'a pas toujours -semble-t-il- eu le mauvais rôle: c'est lui qui cherche à rompre, à plusieurs reprises, lorsqu'il comprend quel est véritablement le passé de sa maîtresse, puis lorsqu'il cherche à se défaire d'une liaison qui devient trop encombrante pour sa réussite et pour son indépendance. C'est elle qui l'attend des heures sur le pas de sa porte, et qui le menace de faire du scandale. Daudet chercherait-il à l'oublier? Quand il relate les faiblesses de Daniel, ferait-il preuve de complaisance vis à vis d'Alphonse ? Ce n'est pas à exclure. Mais après l'épisode de Sarlande, on imaginerait mal un Petit Chose cynique et désabusé congédiant une Irma Borel désespérée.

S'il a bien retracé l'insistance possessive d'Irma Borel, il a quelque peu transformé le personnage de Daniel, en accentuant ses faiblesse. mais en gommant du même coup une dureté réelle que le véritable Alphonse se reprochera longtemps. Et qui réapparaîtra dans deux textes tardifs: Sapho et La Fédor. Dans ces deux romans, le héros se lie avec une femme de mœurs légères, et ne parvient plus à sortir de cee enfermement qu'au prix d'hésitations et d'atermoiements, sources de culpabilité. L'ambivalence, on le voit, n'est pas que dans la fiction.

Trois textes au moins, parmi les Lettres, sont révélateurs de ces relations sadomasoçhistes : la Diligence de Beaucaire, les Deux Auberges et L'Arlésienne.

 

Dans le premier, on assiste à une resexualisation inattendue qui apparaît d'entrée de jeu d'une façon que l'on pourrait à première vue tenir pour gratuite: les passagers de la diligence se disputent à propos de religion - sujet sublime s'il en est - et l'échange se termine par des propos de mauvais goût sur la conduite de la Vierge Marie en Palestine. C'est sur ce fond que se déploient le masochisme évident du rémouleur et le sadisme du boulanger. Le premier apparaît particuliè­rement significatif dans la mesure où son masochisme se laisse voir à deux niveaux: dans le récit de Daudet d'une part, dans celui du boulanger d'autre part. Du reste cette lettre n'a guère d'autre but que de faire partager au lecteur un peu de la souffrance du malheureux.

Jean LE GUENNEC: La grande affaire du petit chose, L'Harmattan (L'Oeuvre et la psyché) 2006.

Par FRANS - Publié dans : Etudes
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